Le dégonflé et l’indispensable

René Lévesque nous regardait d’un air goguenard l’autre soir. Sa photo surdimensionnée est projetée sur le pavillon ovale de l’UQAM. Il semble se demander quel message les promeneurs tirent des panneaux informatifs qui se déploient devant lui pour résumer sa vie et son oeuvre.

La reproduction d’une rédaction qu’il avait produite à 13 ans, intitulée Pourquoi demeurer français ?, a retenu mon attention. En particulier cet extrait : « Nous sommes menacés, non de coup de foudre, mais de lente et sournoise pénétration. Devant ce péril nous n’avons d’autre défense que la lutte, et la lutte pour la vie. »

Le jeune Gaspésien avait bien cerné le problème : l’absence de coup de foudre. Le déclin du français, comme le réchauffement climatique, a beau être scientifiquement prédit depuis des décennies, à moins d’une salutaire décharge électrique, nos élites politiques laissent les choses aller comme si le temps ne jouait pas contre nous.

Notre premier ministre nous en a offert une magistrale démonstration. Au printemps dernier, François Legault semblait avoir été frappé par l’éclair de la lucidité lorsqu’il a déclaré qu’il fallait à tout prix rapatrier des pouvoirs fédéraux en immigration : « C’est une question de survie pour notre nation. » On peut chipoter et lui rappeler qu’il a, en ce moment, des pouvoirs qu’il refuse d’utiliser pour la sélection des immigrants, y compris temporaires, mais il semblait conscient de l’ampleur du danger.

Depuis, il nous fait la danse de l’inconstance. Parce qu’il n’arrive pas à trouver les mots et le ton pour expliquer qu’une immigration non francophone massive est mathématiquement un accélérateur du déclin, il boude et jure ne plus vouloir aborder le sujet. Et parce qu’on lui a dit, avec raison, que même s’il obtenait 125 députés, Ottawa n’allait pas lui donner les pouvoirs qu’il réclame, il a décidé, en pleine campagne, de ne plus les demander. On n’avait pas vu un tel dégonflement depuis la cérémonie de clôture de l’International de montgolfières de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Ce n’était pas la seule réponse possible. Il aurait fallu qu’il s’engage fermement à tenir, sans réponse favorable du fédéral après un an, un référendum sur la question, puis à déposer un amendement constitutionnel provoquant une obligation légale de négocier. Bref, il aurait pu montrer du muscle, renforcer son rapport de force, user des leviers disponibles au sein de cette fédération dont il ne veut pas sortir.

Face à la difficulté, François Legault a plutôt démontré qu’il manquait d’énergie, d’habileté stratégique et de leadership pour mener ce combat. Il préfère se concentrer sur le rapetissement de l’écart moyen de richesse par rapport à l’Ontario. Grâce à Legault, à la fin du siècle, un chanteur pop montréalais pourra entonner : « Yes we have perdu our old français, but au moins, we are as rich as l’Ontario ! »

Puisque la CAQ sera reportée au pouvoir lundi pour quatre ans, l’adoption de mesures supplémentaires, même timides, de freinage du déclin dépendra du rapport de force entre les députés et ministres caquistes réellement conscients du danger et les autres, qui préfèrent le déni et qui estiment qu’avec la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (PL 96), ils ont déjà donné.

Cette tension, on le sait, existe depuis quatre ans. Et il n’y a aucun doute que sans la pression constante sur la question de la langue des députés péquistes, jamais le ministre Simon Jolin-Barrette n’aurait réussi à livrer la totalité de sa réforme linguistique, si partielle soit-elle.

Dans cette bataille existentielle, il n’y a évidemment rien à attendre du PLQ, qui ne veut même plus exiger une connaissance réelle du français aux étudiants des cégeps anglos. Rien à attendre de QS, volontairement aveugle à l’impact linguistique dévastateur de sa proposition d’accueillir en 10 ans jusqu’à 800 000 immigrants sans leur demander d’apprendre le français avant de venir. Rien à attendre d’Éric Duhaime, qui souhaite abolir PL 96 et élaborer une nouvelle loi « en discutant avec la communauté anglophone ». News flash, Éric : elle souhaite le retrait de la loi 101 et le bilinguisme intégral.

C’est pourquoi l’élection d’un bon nombre de députés du Parti québécois n’est rien de moins qu’indispensable. Oui, je suis de cette famille politique. Oui, vous pouvez me dire partial. Mais avez-vous entendu quelqu’un d’autre que Paul St-Pierre Plamondon, dans cette campagne, se montrer à la fois lucide et déterminé sur la question linguistique ?

Pour nous sortir du déclin, les autres chefs comptent sur l’herbe tendre, le miel, la musique douce et le retour des dictées au primaire francophone. Comme si renverser la tendance lourde à notre effacement ne nécessitait pas, comme le savait René Lévesque à 13 ans, une lutte pour la vie.

Sur le plateau de Tout le monde en parle, sommée de nommer le meilleur premier ministre de l’histoire du Québec, Dominique Anglade a répondu Jean Lesage, dont l’équipier principal était Lévesque. Les quatre autres ont nommé le fondateur du Parti québécois. Mais lequel d’entre eux aurait aujourd’hui la volonté qu’il a eue de bousculer le réel — et d’affronter la tempête — avec la loi 101 ?

Seul Paul St-Pierre Plamondon a montré combien il maîtrisait le dossier et ressentait l’urgence, a offert des solutions, a traité du sujet en utilisant le bon ton et les bons mots. Il a entamé la campagne avec un vent de face de force Fiona ou Ian. Il la termine poussé par une brise favorable qu’il a lui-même générée par la qualité de ses propos et de sa personnalité, par la jonction qu’il a su faire entre son idéal et le besoin profond qu’a la nation de se ressaisir et de se relancer.

Je ne dis pas que PSPP est René Lévesque. Personne ne le sera jamais. Mais j’affirme qu’il est le seul des cinq chefs des principaux partis qui a hérité d’un peu de son ADN politique. J’affirme surtout qu’à ce moment linguistiquement un peu glauque de notre histoire, PSPP et son parti nous sont, comme le souvenir de la grandeur de Lévesque, indispensables.

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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