L’ennemi de classe

Lorsque les rebuts deviennent des loteries et une chasse au trésor régulière, on peut se questionner sur la redistribution des richesses.
Jacques Nadeau Le Devoir Lorsque les rebuts deviennent des loteries et une chasse au trésor régulière, on peut se questionner sur la redistribution des richesses.

Ils ouvraient les sacs de poubelle que nous venions de balancer dans la ruelle, méticuleusement, afin de départager l’électronique, les vêtements abîmés, des trésors qu’eux seuls sauraient encore magnifier. Certains étaient des amateurs du triage, d’autres, de véritables pros, avec des sacoches sur leur vélo et des gants. Il y avait l’espoir de décrocher le gros lot, comme un billet de loto qui nous tient en haleine.

Les glaneurs s’activaient avant le passage des bennes à déchets de la Ville. La manne leur tombait du ciel avec ces inondations. Le matelas a mis moins de dix minutes à trouver preneur. « C’est pour envoyer en Afrique ! » a expliqué le jeune Noir qui a prestement disparu avec son butin alourdi par l’humidité.

Ces résidents d’HoMa, qu’on appelait autrefois les indigents et les miséreux, existent toujours, particulièrement durant les campagnes électorales, où ils ressurgissent tout à coup, détenant le pouvoir d’un vote qu’ils n’exerceront probablement pas, se sachant abandonnés depuis si longtemps par les méritocrates. Les pauvres sont invisibles la plupart du temps ou camouflés derrière un chiffre ; ils ont honte.

Selon l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), une personne sur cinq vit sous le seuil d’un revenu viable en 2022 au Québec, soit entre 25 128 $ et 34 814 $ par an.

Les 85 milliardaires les plus riches du monde ont possédé en 2017 autant de valeurs patrimoniales que les 3,5 milliards de personnes les plus pauvres de l’humanité

 

Et ça pousse des cris d’orfraie lorsque Québec solidaire cible les 5 % des plus riches pour tenter une redistribution des gains. Des révolutions naissent des inégalités, quand ce n’est pas une société beaucoup plus violente, à la pointe du revolver.

Je ne frenche pas de licornes, mais j’ai lu l’économiste Thomas Piketty à quelques reprises. Il bataille sur ce sujet depuis des années (bit.ly/3E8RgCe). Si 20 % des plus pauvres au Québec possèdent des actifs nets médians de 2600 $, alors que les 20 % des plus riches peuvent dormir tranquilles avec leur pécule médian de 1,3 million, il semble y avoir une légère marge de manoeuvre pour réduire ces inégalités sans que la classe moyenne manque de poutine le vendredi soir.

Et le gagnant est… 

Tiens, ils m’ont appelée, récemment, les ultrariches, le 0,1 %, ceux qui affichent leur chiffre d’affaires de milliardaires avec leur mission d’entreprise. Ils font encore plus de fric depuis la pandémie. Vous relirez mon collègue Jean-François Nadeau sur ce sujet qu’il affectionne (bit.ly/3fr1WlE).

Les gagnants (car ils gagnent beaucoup) m’ont offert une chronique payée 30 % moins cher qu’il y a cinq ans à leur enseigne. C’était déjà mal rémunéré à l’époque… J’ai rappelé à la jeune recherchiste qu’ils ont mandatée pour faire leur sale boulot que l’inflation était de 7,6 % depuis 2021. Négos ajournées. Sorry ! Appelez donc Guillaume Lemay-Thivierge, il a l’air plus désespéré que moi.

Je préfère ne pas payer mes factures d’Hydro, encaisser 10 % de droits d’auteur sur mes livres (2 $ l’exemplaire pour le dernier) ou réécouter le comédien Gilles Renaud me lire la fable Le Loup et le Chien, comme dimanche, au cabaret Ô loup, du suave Loui Mauffette, au Festival international de la littérature.

« Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?

Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens

Portants bâtons, et mendiants ;

Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;

Moyennant quoi votre salaire

 

Sera force reliefs de toutes les façons :

Os de poulets, os de pigeons,

 

Sans parler de mainte caresse. »

Une chance qu’il reste des artistes dans la dèche pour nous rappeler ce que l’asservissement implique : perdre beaucoup d’humanité en chemin à force de jouer au roi de la montagne. Vendre son âme a un coût : il faut fitter.

Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait

 

J’en discutais avec l’auteur de théâtre Pierre Lefebvre, dont le dernier essai, Le virus et la proie, a fait grimper ma tension artérielle. Le loup ne fait pas que fendre l’âme de la nuit, il peut aussi mordre :

« De réussir, monsieur, y pensez-vous ? Quelle tristesse. […] L’état du monde, sa misère lamentable, sa boursouflure grotesque, les ravages accomplis chaque jour par l’industrie, n’importe laquelle — pétrolière, minière, pornographique, culturelle — d’où pensez-vous que ça découle si ce n’est de la réussite de ceux et celles qui réussissent ? »

Un seul épisode de la série Avant le crash suffit pour le deviner. Ils sont à vomir, mais leur vilenie est légale. Je préfère encore Les Bougon ; au moins ils avaient compris que fourrer le système n’est que lui rendre la monnaie de sa pièce. Cash.

L’éléphant dans la pièce

Parce que c’est un peu cela, la game, crosser ou se faire crosser, par des multinationales, des politiciens, des patrons, des amis, des ex-femmes ou maris, des collègues, de quoi devenir parano.

Pierre Lefebvre, dans cette lettre d’un/e perdant/e lettré/e à un homme de pouvoir, dans cette impossibilité de dialogue (car ces gens ne se croisent jamais, sauf dans des activités philanthropiques), y va d’un : « On voudrait nous dire combien il est impensable de s’en sortir ensemble, qu’il y a juste les échappées individuelles pour assurer notre bonheur, une seule façon de vivre, chacun pour soi — avec en arrière-plan, comme consigne, celle de se méfier des autres, qui sont à peu près tous, il va sans dire, une pure nuisance — qu’on ne ferait pas mieux. On nous dit ça avec nos taxes, avec nos impôts. Simonac. »

J’aime mieux me faire crosser que de m’exténuer à me méfier du monde 

 

Pierre Lefebvre, 59 ans, auteur de Confessions d’un cassé, gagne entre 17 000 $ et 22 000 $ par an, ne possède pas de cellulaire et vit dans La Petite-Patrie. Il se dit « petit-patriote » et vote « par réflexe atavique ». « J’écoute comment les politiciens nous parlent, me dit-il, mais on ne nomme jamais l’éléphant dans la pièce : le capitalisme. Personne ne remet en question ce cadre-là. Ça me terrifie. » L’astrophysicien Aurélien Barrau lui répondrait que le capitalisme n’est qu’un symptôme d’un problème plus vaste. Je parie sur la folie, l’ego démesuré des demi-dieux au sommet de l’Olympe.

« J’observe dans mon quartier des retraités qui ont vécu selon les règles du capitalisme faire les bacs verts pour ramasser des canettes vides, note Pierre. Ma génération a grandi avec les promesses du progrès. Aujourd’hui, je suis incapable de regarder un enfant ou un ado et de lui dire : tu vas avoir une vie meilleure que la mienne. »

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | Voir naître un chef (bis)

Salut Paul,

Je suis tellement contente de ce qui t’arrive. Tu étais trop cérébral pour les clips de cinq secondes ; la campagne électorale a permis aux gens de te découvrir sur le long, plus en profondeur.

Lorsque je t’ai interviewé en 2010, j’ai clamé partout que tu serais PM du Québec un jour. « Ce gars-là, on le voudrait comme PM : articulé, vif, rassembleur, “riche” même si sa dette d’études à Oxford n’est toujours pas payée », ai-je écrit. Je t’avais surnommé Saint PPP. C’était bien avant que tu sois chef d’un parti que tu es en train de ressusciter.

Je ne me suis pas trompée, les gens apprécient ta sincérité et ta campagne positive. Cette semaine, je me suis dit que les anges travaillaient fort pour toi en mettant K.-O. la candidate de QS dans Camille-Laurin. C’est certain que je voterais pour toi dans cette circonscription.

Mon amie Laure Waridel a comparé les engagements environnementaux des quatre partis dans le Journal (le Parti conservateur du Québec ne compte même pas), et le Parti québécois arrive deuxième, après Québec solidaire.

Je suis de ceux et celles qui souhaitent une coalition et déplorent que l’aile jusqu’au-boutiste de QS ait bloqué cette alliance. Comme toi, je pense que la
« question de l’urne » devrait être d’offrir une solide opposition.

Que la force soit avec toi…

(Voici, en rappel, le texte où je parlais de tes fréquentations avec un pasteur luthérien : bit.ly/3DWrEIV)

Adoré l’essai de 77 pages Le virus et la proie, de Pierre Lefebvre. Cette lettre s’adresse à un monsieur, un possédant, et elle est à la fois cinglante, émouvante, informée, violente et triste. C’est la voix des sans-voix, de ceux qui voteront blanc ou pas, de ceux qui ne fittent pas. « Moi, ça me donne l’impression d’être tout le temps en exil, peu importe l’endroit où je me trouve. […] Il ne s’agit pas, comme on nous le demande tout le temps, d’exceller, de s’illustrer, de se surpasser, de se distinguer, de s’optimiser. Non. Il s’agit d’être du bon format. De fitter. » J’ai envoyé ça à mon fils...
 

Lu avec un serrement au coeur ce texte sarcastique de feu l’écrivain François Blais sur la liberté (et les pauvres) dans le magazine Protégez-vous. Peut-on être lucide et pauvre (plutôt que de vivre de ses livres primés maintes fois) sans rejoindre les rangs des destins tragiques ?
 

Pesté en lisant le dossier « GAFAM : briser l’emprise » dans la revue Relations (automne 2022). Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft valent 10 000 milliards de dollars (début 2022) en Bourse, soit six fois le PIB du Canada. « Si le Canada se montre encore très timoré, les États-Unis et l’Union européenne prennent de plus en plus de mesures significatives, intégrant des sanctions financières et poussant l’idée de démantèlement des GAFAM en vertu de lois antitrust », écrit Emiliano Arpin-Simonetti. Le dossier traite également du capital algorithmique et du pouvoir hégémonique des GAFAM face aux États. Passionnant et révoltant, c’est selon.

 

Correction: Une version précédente de ce texte indiquait que le dossier « GAFAM : briser l’emprise » publié dans la revue Relations notait que la valeur des GAFAM s'élevait à 10 milliards de dollars. Il s'agit plutôt de 10 000 milliards de dollars.



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