Les fleurs rouges de l’Iran

Le sens du mot « courage » nous parvient beaucoup de l’étranger. D’Ukraine, bien sûr. D’Iran aussi, où des citoyens se révoltent contre la théocratie étouffante au péril de leur vie. Bien des jeunes en particulier se sentent prêts à tout pour briser leurs chaînes.

Aux premiers rangs, ces Iraniennes levées et dévoilées dans les rues, révoltées par la mort de Mahsa Amini, morte aux mains de la police des moeurs pour un voile laissant voir des cheveux follets. Des hommes leur tiennent également la main. Jamais Téhéran, Qom, Chiraz ou autres villes du pays ne se seront autant enflammées que cet automne. Puissante est la colère populaire. Terrible, la répression. Un cri de liberté résonne là-bas, dont les échos nous assourdissent.

Même le cinéaste doublement oscarisé Asghar Farhadi volait au secours des insurgés en fin de semaine, appelant les esprits éclairés de tous les pays à se montrer solidaires de leurs combats. Pourtant, le grand réalisateur d’Une séparation et d’Un héros s’était montré jusqu’ici plutôt coulant face aux mollahs. Une discrétion qui lui offrait le feu vert pour entrer et sortir du pays, quand ses oeuvres moissonnaient des prix à Cannes et à Berlin. Nourries de grands scénarios et d’interprètes souvent exceptionnels, celles-ci dénonçaient le régime, mais en douce ; parfois censurées, souvent épaulées. En public, Farhadi mesura longtemps ses mots. Comme le maître iranien Abbas Kiarostami, disparu en 2016, qui a beaucoup louvoyé.

On aura beau jeu, du fond de nos cocons douillets, de reprocher à quiconque ses compromis passés. Le spectre de la prison, de la torture ferait reculer partout plus d’un faux brave. Mais voici Farhadi soudain dressé. Signe que les temps changent. La révolte gronde depuis longtemps dans ce coin du Moyen-Orient, qui paraîtrait à bien des Occidentaux plus opaque encore sans la force de son cinéma éclairant la complexité de sa société.

Je m’étais rendue à Téhéran en 2006 dans le cadre d’un festival de films, me mêlant à des jeunes et à des artistes éduqués qui laissaient filtrer, toutes portes closes, l’ampleur de leur révolte. Forcés de se taire en public, ils demeuraient branchés chez eux sur le monde, discutaient ferme et partageaient avec moi rage et
frustrations.

Dans une soirée privée, j’avais vu de jeunes filles à moitié dénudées protester par leur tenue écourtichée contre l’impératif du voile à l’extérieur. Le vin coulait à flots. Les gens dansaient. Une cantatrice entonnait des chansons de la Perse ancienne à vous serrer le coeur. Un autre monde, un autre Iran. Et devant cette génération montante si nombreuse et allumée flottait l’impression d’assister à l’aube de son soulèvement. Mieux valait alors pourtant s’armer de patience. Et si l’heure était désormais venue…

J’avais rencontré là-bas aussi le phare du septième art, Jafar Panahi. Il aura tant volé au secours des femmes et des opprimés dans des oeuvres de force et d’engagement, privées d’affiche dans sa patrie. Le cinéaste était de toutes les manifestations contre la dictature. Depuis le 11 juillet dernier, ce créateur militant purge une peine de six ans dans la prison d’Evin avec ses confrères et compagnons de lutte Mohammad Rasoulof et Mostafa Aleahmad.

Le réalisateur du Ballon blanc, du Cercle et de Taxi Téhéran, si longtemps à la proue du cinéma national, interdit de travail, assigné à résidence pour actes et propos de sédition, tournait depuis plus de 10 ans en catimini sous le manteau. Le régime, craignant sa renommée, n’osait le bâillonner tout à fait. Mais il croupit derrière les barreaux une fois de plus. Traité de quelle façon ? En 2010, Panahi avait entamé une grève de la faim pour s’élever contre les mauvais traitements carcéraux, avant de se voir libéré à la suite de pressions planétaires.

Longtemps, sa chaise vide aura trôné dans les festivals internationaux, où ses films récoltaient prix sur prix in absentia du maître d’oeuvre. Symbole de résistance à l’étranger, le visage de Panahi, en photo ou sur vidéo, incarnait pour nous ce courage qui fait encore croire en la grandeur de l’être humain. Mi-septembre, à la Mostra de Venise, son No Bears, où il s’est mis en scène dans son rôle de cinéaste assiégé, remportait le Prix spécial du jury. Un film présenté au Festival du nouveau cinéma les 6 et 15 octobre. Couru, espérons-le.

Sans la chute des mollahs, combien de féministes et de dissidents se feront tuer ou emprisonner au flanc des montagnes de l’Elbourz ? L’Iran s’était déjà soulevé en 1978 contre le règne du shah, tombant, hélas, de Charybde en Scylla quand l’ayatollah Khomeini prit le pouvoir. Ses héros de l’ombre, ses femmes et ses artistes renverseront d’autres tyrans, en faisant sauter les digues d’une vague demain irrépressible.

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