Les merveilles électorales

Il disait : « Les sceptiques seront confondus ! » Qui ? Le capitaine Bonhomme, personnage d’émissions pour enfants de feu Télé-Métropole. Il hante encore le subconscient des baby-boomers québécois. S’ils sont fidèles à leur comportement récent, ces derniers se rendront d’ailleurs aux urnes, le 3 octobre, dans une proportion nettement plus importante (de 73 à 78 %) que les moins de 35 ans (54 %).

Les partis politiques travaillent très fort pour confondre le scepticisme entourant les promesses électorales. L’existence d’un cadre financier servant à justifier les dépenses est une invention de ce siècle que l’on doit à Jean Charest, en 2003. Le fait que le cadre doive être fondé sur des chiffres validés par la vérificatrice générale (VG) date de moins d’un lustre. Pas de plus dans la recherche de rigueur : le Parti québécois et Québec solidaire ont soumis leurs plans de réduction des GES à la validation d’experts externes.

Les partis au pouvoir et les médias ont offert un suivi plus ou moins rigoureux de la mise en oeuvre des promesses. Depuis peu, des experts externes, comme ceux du Polimètre, comptabilisent la chose de façon systématique. Selon eux, le gouvernement de la Coalition avenir Québec a complètement réalisé 55 % de ses promesses, et complètement rompu 21 % d’entre elles. Reste à chacun de juger de l’importance relative des promesses tenues ou rompues, comme l’abandon scandaleux de la réforme du mode de scrutin.

On ne peut qu’applaudir à la professionnalisation de l’exercice. S’il est plus difficile pour un parti de nous promettre — comme François Legault accuse Gabriel Nadeau-Dubois de le faire — le « pays des merveilles », le resserrement du filet n’empêche pas certaines promesses complètement farfelues de se faufiler.

Le cadre financier de Québec solidaire nous apprend par exemple que la mise sur pied de la société d’État Pharma-Québec, qui produirait des médicaments chez nous et pour nous, permettrait à l’État d’économiser 1,3 milliard de dollars dès l’an prochain ! Oui, voyez-vous, on arriverait à trouver le terrain, dessiner les plans, construire les usines, embaucher les travailleurs, négocier l’achat des licences, se procurer la matière première, produire et distribuer les pilules à temps, en seulement 17 mois.

À l’autre bout du spectre, le cadre financier du Parti conservateur du Québec nous promet pour 2024 les premiers fruits du grand retour de l’exploitation des gaz de schiste dans les basses-terres du Saint-Laurent. Avec des rentrées de 88 millions de dollars cette année-là, suivies du double deux ans plus tard. La ligne est appelée « Gaz Utica », et réfère spécialement au projet de la compagnie du même nom de ramener autour de Bécancour les puits de forage qui y avaient été si bien accueillis sous Jean Charest (!). Et puisqu’Éric Duhaime ne prévoit pas abolir le BAPE, soit il estime que son avis sera cette fois favorable, soit il passera outre à un avis défavorable.

La plus grande merveille de la campagne fut la promesse de Dominique Anglade de trouver un médecin de famille pour chaque Québécois. Elle fut pourtant vice-première ministre d’un gouvernement qui a fait la démonstration que c’était impossible, même en menaçant les médecins d’une importante perte de revenus.

Mais cela n’est rien à côté des 154 térawattheures qu’il manque pour réaliser son projet ÉCO d’électrification et de production d’hydrogène vert. Mme Anglade rejette la construction de nouveaux barrages et mise sur l’éolien et le solaire.

Sauf en milieu éloigné, dans l’état actuel de la technologie, le solaire québécois reste un mirage. Hydro nous apprend qu’il faut « jusqu’à 70 panneaux solaires pour répondre à la demande d’énergie d’une maison moyenne. Or, l’espace nécessaire pour les installer représente l’équivalent des deux tiers d’un terrain de tennis ». Reste l’éolien. Le Québec compte aujourd’hui 1935 éoliennes produisant 3885 mégawattheures. Pour fournir à la demande que nécessite le projet libéral, il suffirait d’ajouter, sur cette base, 76,7 millions d’éoliennes, soit 9 éoliennes pour chaque Québécois !

Des partis proposent une augmentation considérable des investissements lourds pour les transports, les écoles et le logement. François Legault n’est pas le seul à invoquer un argument, disons, béton ! Qui construira tous ces métros, tramways et écoles ? Dans son rapport préélectoral, la VG met en doute la capacité du gouvernement à remplir les engagements annoncés — près de 65 milliards en infrastructures dans le prochain mandat.

Son scepticisme est nourri par « les litiges, les normes environnementales, le financement et la disponibilité d’entrepreneurs ayant les [compétences] pour les réaliser. En plus, la pénurie de main-d’oeuvre et les problèmes d’approvisionnement pourraient en retarder la réalisation ». Le mois dernier, Statistique Canada nous a appris que la pénurie de travailleurs de la construction a doublé en deux ans : il manque plus de 80 000 paires de bras.

Les libéraux ne font que réaménager la somme existante, comme d’ailleurs le PCQ. La CAQ propose d’y ajouter 3 milliards, une augmentation de 5 % sur le mandat, qu’on peut supposer à peine plausible. Le PQ propose d’augmenter de 10 % les investissements lourds en quatre ans, ce qui semble dangereusement optimiste. Le projet de QS est d’ajouter 32 milliards en infrastructures en quatre ans, donc d’augmenter de 50 % le budget et les travaux déjà prévus. À ce niveau, on est dans la pensée magique pure.

Je donne quand même la palme des merveilles à Éric Duhaime. Sa solution pour rapatrier des pouvoirs en immigration : mettre tous les partis d’accord. D’abord, des motions de l’Assemblée nationale, unanimes, ont déjà réclamé à Ottawa des pouvoirs additionnels. Ensuite, l’ex-attaché politique du Bloc et de Preston Manning qu’est Duhaime devrait savoir qu’il existe à Ottawa une déchiqueteuse réservée aux motions unanimes de notre Assemblée nationale. Vraiment, une merveille !

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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