Le parti des vieux

Depuis les années 1970, l’âge reste l’un des attributs les plus déterminants dans le vote des Québécois. Aux élections de 1970, 1973 et 1976, le Parti québécois a fait le plein de votes chez les 18-34 ans, alors que le Parti libéral du Québec bénéficiait de l’appui des 55 ans et plus, une cohorte qui penchait auparavant vers l’Union nationale. Les péquistes invitaient alors les jeunes à rêver d’indépendance, tandis que le PLQ prônait la stabilité en mettant les Québécois en garde contre les risques et les périls de l’aventure souverainiste. En d’autres mots, c’était comme si le PLQ accusait le PQ de jouer au pays des merveilles et que le PQ répondait en sommant le PLQ de ranger ses décorations d’Halloween et d’arrêter de faire peur aux gens.

Il en fut de même tout au long des années 1980 et 1990, jusqu’à ce que le PQ commence à manifester des signes d’essoufflement générationnel, soit à partir des années 2000. Lorsque les rêves des jeunes ont commencé à porter sur d’autres enjeux que la souveraineté, le PQ a cessé d’être leur parti. Certes, lors des élections de 2012, beaucoup de jeunes se sont tournés vers le PQ pour stopper la hausse des frais de scolarité proposée par le PLQ. Mais depuis plusieurs années maintenant, le PQ ne réussit plus à mobiliser la jeunesse québécoise derrière son projet, et c’est Québec solidaire qui, depuis, récolte les meilleurs scores chez les jeunes.

Selon le sondage Léger du 20 septembre dernier, QS obtenait l’appui de 36 % des 18-34 ans, ou plus de trois fois les 11 % des électeurs faisant partie de cette cohorte qui disaient avoir l’intention de voter pour le PQ. La Coalition avenir Québec jouissait de l’appui de 21 % des jeunes, bien en deçà de son score de 38 % dans l’ensemble de l’électorat. La CAQ déclassait le PLQ chez les 55 ans et plus, avec 50 % dans les intentions de vote, comparé aux 17 % qui appuyaient les libéraux. Quant à QS, seulement 8 % des Québécois de 55 ans et plus disaient avoir l’intention de voter pour la formation progressiste. Les sondages menés par firme torontoise Mainstreet Research confirment ce clivage selon l’âge au sein de l’électorat québécois depuis le début de campagne.

Ce choc des générations explique essentiellement pourquoi nous assistons, dans la dernière ligne droite de la campagne électorale, à un dialogue de sourds de plus en plus patent entre la CAQ et QS. Les deux partis n’en sont plus à l’étape de la persuasion. À une semaine du vote, ils sont passés au stade de la mobilisation des électeurs convaincus.

C’est ainsi que le co-porte-parole de QS, Gabriel Nadeau-Dubois, multiplie les appels aux jeunes de voter dans de ce qu’il qualifie d’élection « de la dernière chance pour les changements climatiques » et accuse le chef de la CAQ, François Legault, de « nous [faire] foncer dans le mur climatique ». QS mise sur une plateforme essentiellement axée sur la lutte contre les changements climatiques, faisant abstraction des conséquences de ces politiques sur l’économie.

M. Legault somme M. Nadeau-Dubois de dire combien d’entreprises QS aurait l’intention de fermer pour réaliser ses objectifs en matière de réduction de gaz à effet de serre et déplore l’obsession des jeunes Québécois pour les questions d’environnement, aux dépens des enjeux en éducation. Mais ses commentaires ne visent pas à rejoindre les jeunes ; c’est plutôt aux vieux, réputés plus conservateurs et qui votent en plus grand nombre que les jeunes, que le chef caquiste adresse la parole.

Même le Parti conservateur du Québec ne serait pas assez… conservateur pour les 55 ans et plus. Selon le même sondage Léger, seulement 8 % des électeurs appartenant à cette
cohorte d’âge avaient l’intention de voter pour le PCQ, dont la plateforme propose un amaigrissement de l’appareil étatique et une augmentation du privé dans le secteur de la santé.

Ce sont les 35-54 ans, qui avaient largement appuyé la CAQ en 2018, qui ont le plus tendance à vouloir donner leur appui au PCQ, cette fois-ci. Cela force M. Legault à miser encore davantage sur les électeurs de 55 ans et plus. C’est ainsi qu’il presse le chef du PCQ, Éric Duhaime, à dire combien de personnes âgées de plus il aurait été prêt à sacrifier durant la pandémie afin de libérer les Québécois des mesures sanitaires. « Deux fois plus d’aînés ? Trois fois plus d’aînés ? » a demandé M. Legault à son adversaire conservateur lors du débat des chefs jeudi dernier.

Depuis quelques jours, M. Legault cite la menace d’une récession imminente comme « une raison additionnelle de voter pour la CAQ ». Il s’agit d’une variation de l’argument qu’avait privilégié Jean Charest,
en 2008, lorsque ce dernier avait plaidé pour la nécessité d’avoir les « deux mains sur le volant » durant la tempête économique qui frappait alors le continent nord-américain.

C’est le type d’argument qui résonne particulièrement bien chez les 55 ans et plus, pour qui la sécurité financière et la stabilité économique figurent au sommet de leur liste des priorités. Il n’est donc pas surprenant de voir M. Legault vanter
soudainement les mérites du fédéralisme,
et les 13 milliards en paiements de péréquation qu’il apporte au Québec chaque année, pour frapper le dernier clou dans le cercueil du PLQ, qui, toujours selon le chef caquiste, aurait « perdu le monopole d’être contre la souveraineté ».

Après tout, c’est payant d’être le parti des vieux.

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