L’oppression du voile

Périodiquement, la colère des Iraniens et des Iraniennes remonte à la surface.

En juin 2009, une élection présidentielle volée avait entraîné des manifestations massives contre un pouvoir qui venait de falsifier les résultats et d’écarter le vrai gagnant, Mir-Hossein Moussavi (toujours en résidence surveillée en 2022), au profit du sortant Mahmoud Ahmadinejad. Ce faisant, le régime abandonnait le peu de démocratie qui restait dans le système politique iranien (l’élection présidentielle pluraliste).

Les protestataires, souvent des jeunes qui venaient de voter pour la première fois, avaient manifesté pendant plusieurs semaines, pour protester contre l’élection volée, l’absence de liberté politique et la corruption. La terrible répression contre les immenses manifestations de Téhéran et d’ailleurs avait fait au moins 150 morts cet été-là.

Fin 2019 et début 2020, ce seront les classes populaires, égorgées par la crise économique et l’inflation, qui manifesteront à leur tour. La répression est encore plus féroce qu’en 2009 : entre novembre et janvier, l’agence Reuters évalue le nombre de morts violentes à 1500. Dans ce cas, c’est une protestation socioéconomique qui aboutit — encore une fois — à une remise en cause globale du système.

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En ce début d’automne 2022, nous y revoilà. Sous le beau slogan « Femme, vie, liberté ! », ce n’est pas la tricherie électorale ou la misère économique qui déclenche, cette fois, des manifestations anti-régime aux quatre coins de l’Iran. C’est la misogynie de la République islamique.

Bougie d’allumage : l’écoeurement face au voile islamique, vécu comme un lourd symbole d’oppression. Bientôt deux semaines après la mort d’une jeune femme arrêtée — puis battue à mort — pour « tenue inconvenante », des manifestants et manifestantes par dizaines, sinon par centaines de milliers, clament aux quatre coins du pays « À bas le voile ! » et « Mort au régime ! ».

Le 5 juillet dernier, une loi endurcie « sur le hidjab et la chasteté » est entrée en vigueur, remplaçant la précédente, avec de nouvelles restrictions vestimentaires imposées aux femmes. Le foulard obligatoire ne doit plus seulement couvrir la tête, mais également le cou et les épaules.

Le président ultraconservateur élu un an plus tôt, Ebrahim Raïssi, a appelé à une application intégrale de ce nouveau code de vertu islamique.

Ainsi encouragées par les autorités, les brigades de la « police de la moralité » se sont lâchées, tabassant à coeur joie les traînées et les perdues qui osaient montrer quelques mèches de cheveux, un soupçon d’épaule nue…

En Iran, la chasteté et la pudeur des femmes, c’est une affaire d’honneur et une affaire d’État.

Le voile obligatoire est l’un des piliers symboliques du régime : ce fut d’ailleurs l’une des premières décisions prises par l’ayatollah Khomeiny, le 7 mars 1979, trois semaines après sa prise du pouvoir… la veille de la journée internationale des femmes qui venait d’être instituée par les Nations unies !

Après 43 ans de ce régime, le hidjab est l’un des grands sujets de frustration et d’humiliation quotidienne des femmes en Iran.

Il aura fallu cette tragédie de la jeune Mahsa Amini, qui, au-delà d’un tabassage et d’une condamnation (censés servir d’avertissement), a perdu la vie aux mains de la police des moeurs, pour nous rafraîchir la mémoire.

Les manifestations ont touché jusqu’à maintenant 80 villes du pays, dans la capitale, dans le Kurdistan iranien (spécialement mobilisé : la jeune Mahsa était kurde), mais aussi à Qom, une ville conservatrice au sud de Téhéran et dans des localités de toutes les régions.

Beaucoup de ces manifestations étaient dirigées par des femmes, qu’on a vues brûler leurs foulards et scander « Mort au dictateur ! », suivies par des hommes, souvent jeunes, exprimant leur solidarité. On n’a pas souvent vu, dans ce pays, des hommes et des femmes cheveux au vent, manifester main dans la main en toute égalité…

En 2009, dans les manifestations qui avaient suivi la fraude électorale, il y avait une minorité de femmes, qui toutefois restaient voilées. Cette fois, beaucoup ont carrément laissé tomber le voile, bras dessus, bras dessous avec les hommes, portant parfois leur hidjab en feu au bout d’un bâton.

On a aussi vu, sur les réseaux sociaux, des Iraniennes arborer leur crâne nu — signe de deuil — pour protester contre la mort d’une femme arrêtée et tuée pour « tenue indécente ».

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La chaîne France 24 a recueilli le 20 septembre le témoignage d’une manifestante de 24 ans, de Sanandaj, capitale du Kurdistan iranien, dans le nord-ouest du pays, qui mérite d’être reproduit :

« Je manifeste avec les gens qui dansent et qui pleurent. Je suis fatiguée d’être l’esclave de ces islamistes. Je me suis juré que je ne porterai plus jamais le voile. Je vois chaque jour des centaines de femmes qui font de même, pour se délivrer de cette oppression. »

Au-delà de la question de la « liberté de choix », on assiste à un soulèvement contre le voile islamique comme oppression spécifique des femmes… C’est le sujet premier — mais non unique — de ces protestations.

Dictatoriale, corrompue économiquement, la République islamique est aussi foncièrement misogyne. Après 2009, 2017, 2019, c’est la cause des femmes qui relance aujourd’hui la résistance au régime. Parviendra-t-elle à l’ébranler ?

François Brousseau est analyste d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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