Pendant ce temps, à Ottawa

Le débat des chefs de jeudi soir a probablement constitué l’événement politique de la semaine au Québec. Le même jour, ailleurs au Canada, les yeux se sont plutôt braqués sur un autre face-à-face historique lors de la période des questions à Ottawa. Pour la première fois, le premier ministre Justin Trudeau a fait face à un chef de l’opposition officielle à la hauteur de la tâche. Andrew Scheer et Erin O’Toole n’ont jamais réussi à inquiéter le chef libéral. Mais l’arrivée de Pierre Poilievre signale une nouvelle dynamique à la Chambre des communes.

« Il est bon de voir le premier ministre ici, en visite au Canada, pour renflouer son jet privé », a déclaré M. Poilievre en guise de préambule à sa première question. Il faisait ainsi référence aux derniers voyages de M. Trudeau à l’étranger pour assister aux funérailles de la reine Élisabeth II, à Londres, puis à l’assemblée générale des Nations unies, à New York, avant de reprendre l’avion samedi en destination du Japon, où auront lieu les obsèques de l’ex-premier ministre Shinzo Abe.

Le chef conservateur a accusé M. Trudeau de se moquer des Canadiens ordinaires, qui peinent à payer le chauffage, alors que le gouvernement du premier ministre jet-setter s’apprête à hausser encore, en 2023, la taxe sur le carbone et les cotisations à l’assurance-emploi et au Régime de pensions du Canada. « Le premier ministre va-t-il clouer au sol son jet, ranger son hypocrisie et annuler les hausses de taxes ? » a demandé M. Poilievre.

Trois sondages publiés cette semaine par les firmes Abacus, Léger et Nanos ont mis les conservateurs en tête des intentions de vote des Canadiens. Les libéraux ont perdu des plumes, alors que (selon Nanos et Léger) les néodémocrates semblent profiter d’une certaine ambivalence d’électeurs progressistes à l’égard des libéraux, et ce, malgré le virage à gauche du gouvernement Trudeau après les dernières élections et son entente avec le NPD visant à le maintenir au pouvoir. Si la tendance se maintient, les conservateurs pourraient profiter de la division du vote progressiste et de centre-gauche entre le NPD et le PLC pour gagner les prochaines élections. Ces élections auront vraisemblablement lieu avant que l’entente PLC-NPD arrive officiellement à échéance, en 2025.

L’élection de M. Poilievre à la tête des conservateurs inquiète de plus en plus de libéraux, qui se demandent si leur chef reste la personne de la situation. Les Canadiens se préoccupent de plus en plus du coût de la vie. Les questions économiques n’ont jamais été le point fort de Justin Trudeau. M. Poilievre, quant à lui, en mange. Certes, l’engouement du chef conservateur pour les cryptomonnaies et sa promesse de congédier le gouverneur de la Banque du Canada permettront aux libéraux d’attaquer sans cesse sa crédibilité économique. Mais ces arguments risquent de perdre de leur mordant à force de les entendre répéter. Les libéraux ne pourront pas s’en servir longtemps pour détourner l’attention des Canadiens qui se questionnent sur les politiques économiques du gouvernement de M. Trudeau.

L’entourage de M. Poilievre a fait savoir cette semaine qu’il avait invité Brian Mulroney et sa femme Mila à un souper à Stornoway, la résidence officielle du chef de l’opposition à Ottawa, pour lui demander des conseils politiques. M. Poilievre a aussi parlé cette semaine au téléphone avec Jean Charest, Erin O’Toole et Peter MacKay — signe d’une tentative de sa part de réparer les pots cassés et d’unir le parti. Dans une entrevue au Globe and Mail, l’ancien premier ministre progressiste-conservateur a dit avoir prévenu son interlocuteur de la nécessité d’occuper le centre de l’échiquier politique, ou de « pêcher là où les poissons se trouvent ». Les élections au Canada « se gagnent au centre. Vous ne pourrez jamais gagner une élection depuis l’un ou l’autre de ses extrêmes ». Mais, toujours au Globe, M. Mulroney a admis ignorer si le nouveau chef conservateur comptait suivre ses conseils.

Il n’est pas clair si le principal intéressé le sait lui-même encore. Jeudi en soirée, après que la nouvelle eut filtré que M. Trudeau avait autorisé le retrait de certaines mesures sanitaires à la frontière, dont l’utilisation obligatoire de l’application ArriveCAN, M. Poilievre a publié une vidéo sur Twitter dans laquelle il se félicite d’avoir été à l’origine de cette volte-face du gouvernement libéral. « Nous gagnons, a-t-il dit. Ça ne fait que deux semaines que je suis chef et Trudeau recule sur ses obligations vaccinales et rend volontaire la désastreuse application ArriveCAN. On continue. »

Si certains stratèges conservateurs demeurent convaincus que M. Poilievre doit rester fidèle aux thèmes et au ton qui lui ont permis de mobiliser près de 300 000 militants durant la course à la chefferie, d’autres croient que le moment est venu pour lui de se présenter aux Canadiens, dont la plupart n’auront pas suivi la course à la chefferie, sous un éclairage plus doux. Seul le temps nous dira si M. Poilievre, un disciple depuis l’adolescence des principes néolibéraux formulés par l’économiste Milton Friedman au milieu du siècle dernier, s’avérera capable d’un tel virage. Mais les libéraux devraient planifier leur automne en conséquence.

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