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Joblo sort ses gants en caoutchouc. En compagnie de son fils Hugo et de son ami Sean, ils épongent les dégâts post-refoulement d’égouts dans l’appartement de monsieur B.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Joblo sort ses gants en caoutchouc. En compagnie de son fils Hugo et de son ami Sean, ils épongent les dégâts post-refoulement d’égouts dans l’appartement de monsieur B.

— Tu réalises que tu es le premier réfugié climatique de la famille ?

— Maman ! C’est pas le temps de parler du climat…

Ce n’est jamais le temps de sortir du coma, même après 110 mm de flotte en une journée (la normale est de 83 mm en un mois). Il est vrai qu’il y avait plus urgent à faire la fin de semaine dernière que de songer à la planète : pomper l’eau hors de son petit royaume, y installer un déshumidificateur industriel, jeter tous les meubles, ses manteaux, ses précieuses caméras de photographe, son bureau, le tapis neuf, l’électronique, les souvenirs de sa jeune vie adulte de 18 ans. Mon B et ses deux colocs sont sinistrés à la suite des pluies diluviennes du 13 septembre dernier à Montréal.

J’avais le coeur noyé dans plus d’un mètre d’eau, comme Hochelag, comme Longueuil, ou, pire, le Pakistan, le Japon, l’Italie ou le Texas, qui ont subi le même sort récemment : des mois de pluie en quelques heures. Sans compter les morts…

Une odeur pestilentielle, à mi-chemin entre la poissonnerie Waldman et la champignonnière, remontait de sa chambre au sous-sol.

— Hostie…

— Maman ! Ça n’aide pas de
sacrer !

Mon B affiche un flegme qui ne sort pas de mon ADN. J’ai attendu d’être rentrée chez moi pour laisser les surplus lacrymaux remonter. Il n’a pas besoin de davantage d’humidité.

L’effondrement étapiste auquel nous assistons, ces quartiers entiers trop minéralisés qui écopent, soumis au supplice de la montée des eaux, ces compagnies d’assurances prises d’assaut, ces entreprises de sinistres débordées, tout cela ne fait que commencer.

« Il y a une pandémie le Pakistan est sous l’eau il fait genre 40 en France à la mi-septembre il y a trois pieds d’eau dans la rue à Montréal et ils sont là à dire non non ce n’est pas le réchauffement ça madame », a écrit ma collègue Aurélie Lanctôt sur Twitter la semaine dernière. Sa dernière chronique résumait bien l’état des lieux. bit.ly/3RXDnez

« Dans un contexte de réchauffement climatique, ces événements vont augmenter. C’est clair, c’est documenté », a répété à plusieurs micros Philippe Gachon, prof de géographie à l’UQAM et directeur du Réseau Inondations intersectoriel du Québec (RIISQ). « Nous sommes dans un climat non stationnaire. Il faut arrêter de penser que les statistiques du passé sont synonymes de ce qu’on va avoir dans le futur. »

Depuis Islamabad, je lance un appel mondial : arrêtez cette folie. Investissez dès maintenant dans les énergies renouvelables. Mettez fin à la guerre contre la nature. 

 

La résilience aura un goût de café bouilli

La journaliste de TVA qui a choisi mon B comme Noé sur son arche pour illustrer le désarroi des gagne-petit m’a offert un compliment : « Votre fils est très résilient. » Merci Cyrulnik, vous m’en mettrez trois caisses de côté chez Costco. Les Québécois étaient déjà habitués à ne pas se plaindre, l’espèce humaine est désormais condamnée à la « résilience » et à l’adaptation climatique. Le bon peuple réprimera les jacqueries et courbera l’échine, la même position qu’avec son téléphone. Ignorons l’horizon.

Lorsqu’échouent toutes les tentatives de prévention depuis 50 ans (c’est pas le temps d’en parler !), lorsqu’on phagocyte toute proposition lumineuse de changement et de remise en question du modèle en place, ne reste plus qu’à investir dans les matelas gonflables ou les canots pneumatiques, payés en argent Canadian Tire.

« Vous allez commencer à mettre en pratique les mots “solidarité” et “entraide” », ai-je glissé à mon B, hébergé chez son « bro », Sean, mon fils adoptif d’Hochelag.

Vendredi, des milliers de jeunes comme eux descendront dans la rue pour souligner la Grève mondiale pour la justice climatique. D’illustres chefs de parti — Legault, Duhaime — occupés à défendre un 3e lien pour accommoder la science de « l’adrénalinologie » seront absents. Leur électorat n’en aura cure. « Les conservateurs sont des optimistes et non pas des alarmistes », peut-on lire sur leur plateforme.

Extraits choisis

 

Si vous manquez de bois d’allumage pour vous alarmer, je vous suggère la lecture édifiante d’Il faut une révolution politique, poétique et philosophique, un entretien riche avec l’astrophysicien et défenseur de la planète Aurélien Barrau.

L’élégance de cet apôtre du vivant, sa verve, le choix des mots, la clarté du discours de ce flamboyant orateur tranchent avec la lourdeur lénifiante des interventions d’un Legault ou d’un Duhaime. Ce scientifique boude les plateaux de télé et les médias spectacles ; on peut le lire dans cet échange sur l’idée de l’effondrement, de la chute de la civilisation thermo-industrielle : « L’idée de développement durable est scientifiquement intenable. Ça ne peut pas fonctionner. Une croissance exponentielle relève de ce qu’on nomme en physique une “instabilité” et cela mène nécessairement au crash du système considéré […] Et le rattrapage sera brutal. »

« Dans un jeu où nous sommes sûrs de perdre, il n’est pas utile de faire un bon coup. Il faut changer les règles. Le reste relève du détail ou du cache-misère », ajoute Barrau, 49 ans, estimant que « notre génération est celle d’un crime contre l’avenir ».

Avoir fait de la “liberté individuelle” l’alpha et l’oméga de toute pensée politique est un désastre

 

Il suggère aux scientifiques de sortir de leur confort, en appelle à la sédition, à l’audace et à la révolution et affirme que nous avons davantage besoin de poètes que d’économistes ou de politologues. « Si la direction ne change pas, le chemin suivi importe peu. »

Le « Continuons » est une menace directe envers le vivant.

« On peut s’habituer au pire : il n’en demeure pas moins le pire », ajoute Barrau. « Le fait est que l’information n’a pas engendré l’action. […] L’optimisme est un pari difficile et je ne miserais pas sur une issue radieuse. »

Dimanche soir dernier, attablés au café Byblos, mes trois hommes (deux Z et un Y) ont commandé du dizi, un plat traditionnel iranien, un succulent ragoût fleurant bon le curcuma et la cannelle qui fait oublier tous les malheurs, le temps d’un repas. J’ai été la seule à préférer sa version végétarienne, moins virile, mais plus environnementale.

— C’est encore moi qui vais sauver la planète…

— Maman ! C’est pas le temps de parler de la planète !

J’espère seulement que ce sera le temps d’y penser le 3 octobre prochain.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Joblog | Voir naître un chef

Salut Gabriel. J’étais à l’Agora de la danse lundi soir pour t’entendre parler d’environnement, de votre programme « Vision 2030 », et répondre aux questions des jeunes (et moins jeunes) « solidaires » sur cet enjeu crucial. Il paraît que les madames t’aiment beaucoup, « le gendre idéal », ai-je lu dans mon canard. Je fais partie de ces madames. Tu as l’âge de mon amoureux, de ma coloc, l’âge de leurs amis, dont 38 % voteront pour toi (c’est 7 % chez les 55 ans et plus).

J’ai aimé Françoise David et fréquenté Amir (toujours trèèèèèès en retard ; je notais ses rendez-vous dans mon agenda pour le lendemain). Toi, sans te connaître, je remarque que tu portes leur rêve plus loin. Tu n’incarnes pas l’avenir, tu es de maintenant. Sur Instagram et ailleurs (avec Manon, ta mentore aussi), tu as gagné mon coeur par ta fougue, ta simplicité, ton humour et ton intelligence, ta capacité de synthèse.

J’en ai soupé, des mononcles balourds en costards funéraires qui s’adressent à moi comme si j’avais un quotient intellectuel de topinambour. Et bravo pour ta réponse inclusive au gars de la Côte-Nord venu te dire que ses chums te trouvaient bobo urbain, licorne et woke. Convaincre les Québécois que l’environnement n’est pas qu’un souci urbain nécessitera des arguments béton.

Tes principaux rivaux ont le charisme d’un Jello aux pruneaux. Ma chum en communications politiques trouve que tu es encore meilleur orateur que Bourgault. Ce n’est pas peu ; je l’ai eu comme prof et je sais qu’il t’a inspiré. Pierre Bourgault était impitoyable avec nous derrière sa cruelle caméra ; comme peut l’être la politique avec l’image : tu passes ou tu ne passes pas.

À toi, il aurait dit : tu passes. Et il t’aurait invité à prendre une bière. https://bit.ly/3RZqm41


Souhaité que dans mon équipe de fin du monde, il y ait Aurélien Barrau. Ici, cet extrait éloquent de son passage au Medef (Université d’été du Mouvement des entreprises de France) a beaucoup tourné depuis quelques semaines : bit.ly/3f1G7Zv

Le petit livre d’entretien révolutionnaire mené par Carole Guilbaud, ici : bit.ly/3Sj91CQ

 

Adoré lire la genèse du Club de Rome, son rapport (aussi connu sous le nom de « rapport Meadows ») Les limites à la croissance, vendu à plus de dix millions d’exemplaires en 1972. Ces chercheurs du MIT prévoyaient déjà tout ce qui arrive aujourd’hui. L’Obs (Hors-série, « Penser l’écologie ») a rejoint Dennis Meadows, 80 ans, établi dans le New Hampshire. Il ne croit plus à la possibilité de sauver le système économique actuel, mais opte pour la résilience individuelle. « La multiplication des centres de résilience, un peu partout, accroît la résilience globale de la planète. » Il a posé des panneaux solaires sur le toit de sa maison et installé un gros réservoir de gaz propane… bit.ly/3dApjbR



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