L’adieu au XXe siècle

Le cercueil n’en finissait plus d’avancer. Dans les rues de Londres, entre les parterres jonchés de fleurs, la beauté des images resplendissait, et le monde retenait son souffle. Si on m’avait dit qu’un jour, je suivrais avec déférence le cortège funèbre de celle qui, dans mon esprit, a toujours été associée au Samedi de la matraque, je n’en aurais pas cru un traître mot.

Pourtant, pendant dix longues journées, ce spectacle nous aura tenus en haleine. Que dis-je, il aura tenu le monde en haleine. Comme si nous avions tous sombré dans une sorte de catalepsie monarchique savamment alimentée par les chaînes d’information du monde entier.

« Ô temps, suspends ton vol ! » dit le poète. Ce n’est pas la moindre originalité de ces funérailles : qu’à une époque que l’on dit dominée par le décolonialisme et où l’on exige des excuses pour le moindre regard de travers, des millions de téléspectateurs sont restés collés dix jours durant à l’image de la dernière reine d’avant le showbiz. Celle qui représente le dernier grand symbole impérial du XXe siècle. Et pas n’importe quel empire. Celui qui créa les réserves indiennes au Canada, écrasa dans le sang la révolte irlandaise et pendit des Patriotes de 1837-1838 au Pied-du-Courant.

Mais, nous n’en sommes pas à un paradoxe près. À une époque où la famille dite « patriarcale » n’en finit plus d’être vouée aux gémonies, le monde entier se sera gavé jusqu’à plus soif de tous les récits officiels et officieux d’une famille pour le moins classique et traditionnelle. Ces cérémonies auront aussi exalté les valeurs viriles de ces militaires qui n’ont cessé de défiler en habits d’apparat. Pas de moment plus intense que celui où, en hommage à celle qui arborait de nombreux titres militaires, un soldat fit résonner Westminster Hall en frappant le marbre de son épée.

Quel étrange sortilège a donc pu nous plonger dans un tel recueillement au point d’effacer, l’espace d’un instant, la guerre en Ukraine et la crise de l’énergie ?

Se pourrait-il que les peuples aient besoin de ces moments de communion sans lesquels ils ne font plus nation ? Se pourrait-il que ces mêmes peuples aient une incommensurable soif de sacré. Oui, de sacré ! Une soif qui, d’ailleurs, n’aurait jamais été si grande qu’en cette époque de disette nationale où les nations sont méprisées, leur histoire condamnée et la fierté nationale traquée dans tous les recoins ?

Pendant dix jours, nous avons été admiratifs d’un peuple fier de ses origines, qui a su conserver ses traditions séculaires et n’a pas craint de se réunir exactement comme le firent avant lui ses ancêtres depuis des siècles. En passant, ce n’est peut-être pas un hasard si, envers et contre tous, ce pays a eu le culot de faire le Brexit. Entre « souveraine » et « souveraineté », la différence ne tient qu’à deux lettres.

Devant le spectacle de ces funérailles, on serait tenté de dire, avec l’écrivain Régis Debray, que « le sacré est une nécessité sociale plus que spirituelle ». Selon lui, toutes « les sociétés ont besoin de sacré ; quand elles s’en passent, elles se désocialisent ».

Fallait-il s’étonner que les seules fausses notes dans ce décorum viennent de Justin Trudeau et d’Emmanuel Macron qui, tels des adolescents, ont jugé bon en cette occasion solennelle de s’exhiber en t-shirt et en baskets ? Adeptes d’un Canada post-national et d’une Europe sans nations, Trudeau et Macron n’ont probablement pas grand-chose à faire de ces grands mythes nationaux forgés à travers les siècles. À 40 ans de distance, on croyait revivre les steppettes qu’avait exécutées le père Trudeau presque au même endroit, devant la Reine, alors même qu’il venait d’obtenir l’assentiment royal à la constitution de 1982, pourtant rejetée à l’unanimité des partis de notre Assemblée nationale.

Ah, le plaisir juvénile de saccager les mythes ! Sauf qu’une fois ceux-ci détruits, nous voilà pantois comme des phoques seuls sur la banquise. Car les peuples qui n’ont plus de mythes fondateurs et de figures du sacré, non seulement se « désocialisent », mais ils sont prêts à succomber à la première idéologie venue. Du délire woke au dieu Gaïa.

Notre époque ressemble étrangement à celle que décrit Lionel Groulx dans le premier tome de ses Mémoires (Fides). Notre premier grand historien y raconte comment, après des décennies d’écrasement, sous peine de se dissoudre dans le grand tout anglo-canadien, les Canadiens français d’alors durent reconstruire de peine et de misère leurs mythes, retrouver des héros, réinventer des rites.

Il n’y a pas de peuple digne de ce nom sans mythes fondateurs. L’anthropologue Georges Dumézil ne s’y trompait pas lorsqu’il se demandait, comme dit un dicton, si un pays qui n’a plus de légendes est condamné à mourir de froid. « C’est bien possible, disait-il. Mais un peuple qui n’aurait pas de mythes serait déjà mort. »

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