Le doigt bien sur la détente

La Réserve fédérale des États-Unis (Fed) prévoit devoir muscler davantage son offensive contre une inflation débridée. Le retour à la cible du 2 %, une nouvelle fois repoussée, ne se fera pas sans douleur.

La hausse de trois quarts de point de pourcentage du taux de référence de la Fed annoncée mercredi était attendue. Il s’agit d’une troisième augmentation de 75 points de base d’affilée dans une séquence de cinq relèvements depuis mars. Le taux cible de la banque centrale américaine se situe désormais dans l’intervalle 3-3,25 %, soit son plus haut niveau depuis le début de 2008, et tangue désormais en territoire restrictif.

Ce qui était moins attendu ? C’est loin d’être fini, prévient-elle. La Fed est « fermement résolue à ramener l’inflation à 2 % et le restera jusqu’à ce que le travail soit fait », a insisté le président de l’institution, Jerome Powell, lors d’une conférence de presse. Il a même prévenu des risques d’une pause prématurée du resserrement monétaire. « Nous devons réaligner l’offre et la demande. Et notre moyen pour le faire est de ralentir l’économie. Si nous voulons retrouver une période de marché du travail très solide, nous devons laisser l’inflation derrière nous. J’aimerais qu’il existe un moyen indolore de le faire, mais ce n’est pas le cas », a-t-il ajouté, selon les propos recueillis par l’Agence France-Presse (AFP).

M. Powell reprenait ainsi les grands thèmes de son discours incisif tenu à la fin d’août dans le cadre de la rencontre des banquiers centraux à Jackson Hole. Il indiquait alors que le retour à la stabilité des prix « prendrait du temps » et entraînerait « une longue période de croissance plus faible » ainsi qu’« un ralentissement du marché du travail ». Pour ajouter que le retour de la hausse des prix autour de 2 % entraînerait une série de « coûts regrettables ». Mais y renoncer serait encore plus dommageable, a-t-il prévenu, illustrant la priorité d’une institution ayant pourtant pour double mission la stabilité des prix et la promotion de l’emploi.

D’ailleurs, les nouvelles prévisions publiées mercredi témoignent du long chemin à parcourir et de l’intensité des efforts requis pour « mater la bête » et éviter le désancrage des attentes. Le taux médian projeté par le Comité de la politique monétaire de la Réserve fédérale suggère une hausse additionnelle de 125 points de base en 2022. Le point milieu de l’intervalle se situerait ainsi à 4,4 % à la fin de l’année, soit 100 points plus élevé que les prévisions de l’institution faites en juin. Il atteindrait les 4,6 % à la fin de 2023, contre une cible de 3,8 % esquissée en juin dernier.

Ce qui n’empêche pas la Fed de revoir à la hausse ses projections inflationnistes. La progression de l’indice des dépenses de consommation personnelles (PCE, en anglais) — un indicateur retenu par la banque centrale — est revue à 5,4 % sur une base annuelle à la fin de 2022, contre 5,2 % attendue en juin dernier. Pour 2023, la cible devient 2,8 % contre 2,6 %. Pour l’indice PCE excluant les prix de l’énergie et de l’alimentation, le nouveau chiffre pour 2022 est de 4,5 % (contre 4,3 %), et celui de 2023, de 3,1 % contre 2,7 %. Bref, encore du travail avant la détente, qui ne s’amorcerait qu’en 2024.

Mais en bout de piste, l’inflation ressentie par les ménages américains demeure hors contrôle. Les prix à la consommation ont augmenté de 8,3 % sur un an en août, contre 8,5 % en juillet. Ceux de l’alimentation ont, sur un an, enregistré leur plus forte hausse depuis 1979, soit 11,4 %.

La Réserve fédérale ne retient toutefois toujours pas — mais sans l’écarter — le scénario d’une récession selon la formule plus large appliquée aux États-Unis, alors que la très grande majorité des économistes du secteur privé parle de fin 2022-premier semestre de 2023. Ce qui ne l’empêche pas de réviser fortement à la baisse ses attentes de croissance du PIB, à 0,2 % cette année contre 1,7 % prévu en juin, et à 1,2 % l’an prochain (contre 1,7 %).

En revanche, l’intervalle des prévisions des 12 membres du Comité de la politique monétaire oscille entre 0 et 0,5 % cette année, et entre -0,3 et +1,9 % l’an prochain. Une récession évitée ne fait donc pas l’unanimité au sein de l’institution. D’autant que le taux de chômage médian est appelé à passer de 3,8 %, en 2022, à 4,4 % l’an prochain, contre 3,7 % actuellement. Certes, un taux de chômage présentement à ses niveaux les plus bas en 50 ans et le déficit de travailleurs par rapport aux postes vacants donnent de la marge de manoeuvre à la Fed, mais une telle augmentation est généralement associée à une récession.

Bond du dollar américain

 

Cette pression haussière sur le loyer de l’argent ainsi que la volonté de Vladimir Poutine d’intensifier l’agression de son armée en Ukraine sont venues alimenter une nouvelle hausse de la valeur du dollar américain. Le billet vert a atteint son plus haut niveau face à l’euro depuis près de 20 ans pour toucher 0,9814 dollar pour un euro, pour la première fois depuis fin octobre 2002. Le sentiment généralisé d’escalade du conflit avait déjà sapé l’ensemble des devises européennes. « Les inquiétudes sur une potentielle montée en puissance de la guerre en Ukraine, avec la mobilisation de centaines de milliers de réservistes russes, envoient les investisseurs vers les valeurs refuges », dont le dollar, résume à l’AFP Susannah Streeter, analyste chez Hargreaves Lansdown.

Pour sa part, le dollar canadien s’est enfoncé sous les 75 cents US, à 74,64 cents US.

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