La voix des 60 %

Si on en croit les derniers sondages, la CAQ récolterait actuellement entre 38 % et 40 % des intentions de vote. Ce qui veut dire qu’au moins 60 % de l’électorat québécois a l’intention de voter pour un autre parti. Or, selon les projections, la CAQ pourrait récolter jusqu’à 100 sièges sur 125, c’est-à-dire 80 % de la représentation à l’Assemblée nationale.

Pourquoi les 60 % de Québécois qui ne prévoient pas voter pour la CAQ risquent-ils de n’avoir droit qu’à 20 % de la représentation à l’Assemblée nationale ? Pourquoi la CAQ risque-t-elle d’avoir, au 3 octobre, le double de la députation qui correspondrait à son poids dans les intentions de vote ?

Parce que, bien sûr, nous continuons de fonctionner avec un système électoral uninominal à un tour, qui crée d’importantes distorsions entre la représentation parlementaire et les opinions de la population. Ça, on le sait depuis longtemps. Et c’est pourquoi la CAQ, appuyée par plusieurs partis, s’était engagée à réformer ce système… avant de décider que la représentation en démocratie était l’affaire de « quelques intellectuels ».

Ce système uninominal à un tour hérité du système britannique a été conçu pour un Parlement constitué de deux partis principaux, traditionnellement les « bleus » et les « rouges ». Depuis les années 2000, les partis politiques québécois ont profondément évolué, et nous en sommes non plus à deux, mais à cinq forces en présence. Au Québec, c’est la première fois qu’autant de partis se divisent aussi équitablement le vote contre la formation dominante.

Si la tendance se maintient, cette élection sera donc parmi les pires de l’histoire québécoise… en ce sens où rarement la diversité d’opinion politique des Québécois aura été aussi mal représentée à l’Assemblée nationale. Avec un parti dominant et quatre autres qui jouent du coude, la distorsion du système uninominal à un tour atteint son paroxysme. Si 60 % des électeurs québécois obtiennent effectivement 20 % des sièges à Québec, il faudra constater — avec plus de force et d’urgence que jamais — que notre système électoral ne sert pas adéquatement la population.

Quand la maison est déjà en feu, on ne peut qu’essayer de sauver quelques meubles. C’est pourquoi, dans les prochaines semaines, les appels au « vote stratégique » risquent de se multiplier. Déjà, chez les libéraux et les solidaires, on tente depuis quelques jours de se présenter comme la seule vraie solution de rechange à la CAQ. À moins que les plaques tectoniques tremblent après le débat de jeudi soir, la bataille pour le rôle de chef de l’opposition s’intensifiera.

Je déteste le prétendu « vote stratégique ». D’abord parce qu’il ne devrait pas exister : si l’on s’était débarrassé de notre système électoral bon pour les dinosaures, la question ne se poserait même pas. Ensuite, les appels au « vote stratégique » sont toujours remplis de sophismes : en campagne électorale, les communications publiques s’effectuent surtout sur le plan national, alors que dans notre système, le vote est toujours uniquement local.

Dans les prochains jours, les chefs des différents partis tenteront de vous convaincre qu’il faut se rallier à eux pour que les caquistes soient un peu moins surreprésentés au Parlement. La vérité, c’est qu’ils auront tous un peu raison et tous un peu tort, en fonction de la circonscription où vous vous situez.

D’abord, le « vote stratégique » ne concerne à peu près pas le Parti conservateur du Québec. Dans les trois circonscriptions où ils sont compétitifs (Chauveau, Beauce-Nord et Beauce-Sud), on a essentiellement affaire à des luttes à deux avec la CAQ. Les autres partis y sont très faibles, et on imagine mal les quelques électeurs libéraux, solidaires ou péquistes voter pour les troupes de Duhaime afin de diminuer la majorité caquiste. Idéologiquement, ça ne fonctionne pas du tout.

Il y a quelques circonscriptions pivots où, selon les sondages locaux, les solidaires ont les meilleures chances de l’emporter sur la CAQ. On parle bien sûr des comtés qui sont déjà solidaires (Jean-Lesage, Sherbrooke, Rouyn-Noranda), mais aussi de quelques comtés qui pourraient le devenir, surtout si le vote non caquiste s’éparpille moins (Verdun et Maurice-Richard, notamment).

À Laval, en Outaouais et dans quelques circonscriptions de la Rive-Sud (La Pinière, Laporte), ce sont plutôt les libéraux qui sont positionnés pour faire des appels au rassemblement. Et à Longueuil (Marie-Victorin), sur la Côte-Nord (René-Lévesque), à Gaspé et aux îles de la Madeleine, par exemple, c’est le Parti québécois qui pourrait profiter d’un électorat moins divisé.

La circonscription de Saint-Henri–Sainte-Anne, celle de la cheffe libérale, Dominique Anglade, s’annonce comme le théâtre de la lutte à trois la plus serrée au Québec (avec QS et la CAQ). Et Viau semble être la seule circonscription pivot où le duel électoral n’implique pas la CAQ, mais plutôt les libéraux et les solidaires. Ce sont là les deux circonscriptions, donc, où il est le plus difficile d’imaginer ce à quoi pourrait ressembler un appel au vote anti-CAQ. Partout ailleurs, il est assez facile de voir quelle autre candidature est la plus forte. À moins, bien sûr, qu’un grand chamboulement nous tombe dessus en fin de campagne.

Comprenons-nous bien : cette chronique ne constitue pas un appel à un vote dit stratégique détaché de nos valeurs, lequel — je le répète — ne devrait pas exister. Il s’agit plutôt d’anticiper et de répondre à l’avance aux demi-vérités sur le vote stratégique qui risquent de nous pleuvoir dessus d’ici le 3 octobre.

Non, il n’y a pas, pour l’instant, un chef qui peut réclamer être partout la principale « solution de rechange » à la CAQ — du moins pas sur la base du système électoral qui est le nôtre. Et non, on ne peut pas parler non plus d’une lutte serrée à cinq partout. Les couleurs des principaux acteurs varient considérablement d’une circonscription à l’autre, ce à quoi les communications des partis politiques prennent rarement le temps de s’attarder.

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