Le bon remède?

Les banques centrales « utilisent un remède issu d’un mauvais diagnostic », lance Joseph Stiglitz.

Le Prix Nobel de l’économie a alimenté lundi la réflexion dans une entrevue donnée à l’Agence France-Presse (AFP). « Cela me rappelle ce qui se passait avec les saignées. Lorsque l’on faisait une saignée à un patient, généralement il ne guérissait pas, sauf miracle. Alors, on le saignait encore plus, et sa santé s’aggravait d’autant. Je crains que les banquiers centraux soient en train de faire la même chose en ce moment. » Uniquement aux États-Unis, les analystes s’attendent à ce que la Réserve fédérale (Fed) ajoute mercredi au moins 75 points de base aux quatre hausses du taux cible — de 225 points au total — commandées à ce jour. Peut-être même 100 points, osent avancer certains.

« L’économie avait-elle vraiment besoin de cela pour freiner ? » renchérit Eric Dor, directeur des Études économiques à l’école de commerce IESEG, toujours selon les propos recueillis par l’AFP. « L’inflation a créé elle-même la baisse de l’activité, les ménages perdent du pouvoir d’achat, l’augmentation des salaires est inférieure à l’inflation et représente un frein à la consommation », particulièrement pour l’Europe.

Joseph Stiglitz ajoute que le dérapage inflationniste a davantage pour sources les hausses de prix énergétiques et alimentaires et les distorsions persistantes sur les chaînes d’approvisionnement qu’une demande excédentaire. « Des phénomènes contre lesquels les banquiers centraux ont un champ d’action beaucoup plus réduit. » L’économiste craint qu’on puisse voir aux États-Unis une flambée des prix des loyers sous l’effet de l’augmentation des taux, et donc que l’inflation s’inscrive dans la durée.

La composante logement compte pour le tiers de l’indicedes prix à la consommation aux États-Unis, relève la firme d’analyse Oxford Economics. Le loyer d’une résidence principale augmente au rythme le plus rapide depuis 1986, et le renouvellement à la hausse des loyers persistera à alimenter cette poussée.

« Le risque est que, sans avoir de réel impact sur l’inflation, cette politique aggrave le coût en matière d’activité et d’emploi », ajoute Eric Dor au sujet de l’Europe.

Au Canada

 

Au Canada, la banque centrale a musclé de 300 points de base — en cinq salves depuis mars — son taux cible du financement à un jour, pour entrer en zone de taux restrictif en septembre. Une augmentation supplémentaire d’au moins 50 points est prévue en octobre. Et tous ont les yeux rivés sur l’indice des prix à la consommation (IPC) d’août dévoilé mardi. La Banque du Canada disait au début du mois que, même si les répercussions de son austérité monétaire se font déjà sentir avec, notamment, un ralentissement de la croissance en mai et en juin devant être suivi d’une contraction attendue en juillet, « l’économie canadienne demeure en situation de demande excédentaire, et les marchés du travail restent tendus ».

L’institution fait face à un épisode inflationniste se distinguant par une demande excédentaire se juxtaposant à un choc d’offre venant des blocages sur la chaîne d’approvisionnement, amplifié par la pénurie de main-d’oeuvre. En outre, cette pénurie et le nombre record de postes vacants ont pour effet d’atténuer l’impact du resserrement monétaire sur le marché de l’emploi. L’économie canadienne abrite donc un marché du travail toujours sous tension auquel s’ajoute une épargne toujours excédentaire générée lors de la pandémie. À la fin du deuxième trimestre, le taux d’épargne des ménages canadiens demeurait au-dessus des 6 %, doublant les 3 % mesurés historiquement avant la pandémie.

En juillet, dans la foulée d’une hausse surprise de 100 points de base du taux directeur, le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem, le résumait bien. « Une hausse de cette ampleur d’un seul coup est très inhabituelle. Et elle survient dans un contexte économique très inhabituel. »

En revanche, l’effet de la remontée du loyer de l’argent sur l’activité économique est décalé. On parle d’un délai de transmission. Avec un resserrement monétaire aussi brusque et rapide sans qu’on puisse en mesurer le plein effet, ici aussi, des économistes craignent de voir la Banque du Canada mener une offensive plus intense que nécessaire. D’autant, faut-il répéter, que le Canada abrite l’une des économies du G20 les plus sensibles aux taux d’intérêt en raison de l’endettement élevé des ménages et de la bulle immobilière.

Aux États-Unis, l’inflation a surpris à la hausse en août, provoquant une violente réaction en Bourse et faisant craindre un scénario d’une Fed se montrant encore plus « agressive ». Pour plusieurs, cette performance en août démontrait que, si le resserrement musclé de la politique monétaire a jusqu’ici ralenti l’activité économique, son impact sur l’inflation se veut beaucoup plus incertain.

De ce côté-ci de la frontière, le consensus veut que la publication de l’IPC mardi fasse ressortir un recul de 0,1 % d’un mois à l’autre, ramenant le taux annuel de l’inflation mesurée par cet indice à 7,3 % en août contre 7,6 % en juillet. « Les mesures de l’inflation fondamentale sont également susceptibles d’être demeurées vigoureuses en août, atteignant plus de 5 % en moyenne », écrit Randall Bartlett, directeur principal, économie canadienne, au Mouvement Desjardins.

Il faudra voir.

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