Défendre les minorités?

Sir John A. Macdonald se souciait de quoi aurait l’air, dans l’avenir, le Canada et ces créatures désossées que sont les provinces. Le premier de tous les premiers ministres canadiens avait à coeur de protéger les minorités. Pourtant, Macdonald était acoquiné, comme on le sait, à quelques puissants sudistes américains, tous pétris d’un racisme forcené. Bien sûr, il avait pourfendu l’immigration asiatique, en répétant qu’elle ne saurait trouver sa place dans l’Empire. Ces « étrangers en terre étrangère », disait-il, manquaient « d’instincts britanniques » pour avoir le droit de vote. Une question de « civilisation », nous diraient ses héritiers conservateurs. Macdonald ne faisait pas non plus de quartier avec les Autochtones. Pas davantage, il est vrai, avec les Canadiens français. Il n’avait jamais caché sa haine à l’égard de ceux-ci, à commencer par ce Louis Riel qu’il fera se balancer au bout d’une corde de chanvre.

Alors, comment John A. Macdonald, en ce mois d’octobre 1864 à Québec, pouvait-il affirmer haut et fort, la main sur le coeur, qu’il se souciait des minorités ? Celles-ci nécessitaient d’être protégées « grâce à un gouvernement central puissant », soulignait-il. Pourquoi ? Comment ?

La Confédération canadienne devait être l’outil pour bien protéger les minorités, répétait Macdonald. Mais de qui parlait-il exactement ? « Nous devons protéger les intérêts des minorités, et les riches sont toujours moins nombreux que les pauvres », affirmait Macdonald. Les riches donc, cette pauvre minorité menacée, pouvaient compter sur lui pour établir un régime bienveillant, capable de défendre partout ses puissants intérêts.

L’homme politique affirmait vouloir protéger au mieux cette minorité contre la « tyrannie des masses ». Le suffrage universel était l’« un des plus grands maux qui puissent frapper le pays », dénonçait-il. Son projet politique était conséquemment d’assurer, dans la durée, le maintien d’immenses fortunes privées dont lui et les siens avaient su profiter pour se hisser au faîte de la société. Aussi l’élection de gouvernements ne devait-elle se déterminer qu’entre ceux qui défendaient, pour l’essentiel, les mêmes intérêts.

Donald Smith, un simple commis de comptoir à la Compagnie de la Baie d’Hudson, deviendra un richissime magnat du chemin de fer, grâce aux largesses de Macdonald. Par la suite, la monarchie britannique en fera un lord capitonné de tous les velours de la vertu simulée. C’est lui, comme de raison, qui présidera aux plus vibrants hommages rendus à Macdonald, afin de le remercier d’avoir su mettre en place un tel système.

Comment se portent les riches aujourd’hui ?

À entendre les réactions suscitées par le projet de Québec solidaire de les taxer un peu plus, cette pauvre minorité serait toujours aussi outrageusement menacée. Pour une rare fois depuis le début de cette campagne électorale, tous les partis et leurs thuriféraires agréés se sont ralliés pour manifester en choeur leur opposition à cette proposition. Il serait prématuré, disent-ils, de regarder ce qui se passe dans le portefeuille des 5 % de la population dont les avoirs sont les plus importants. Une telle unanimité, afin de protéger l’intérêt des plus aisés, est révélatrice d’un système bien huilé.

Quand le premier ministre Legault se félicite, comme il l’a fait de nouveau à l’occasion du premier débat télévisé, d’avoir « réduit l’écart de richesse avec l’Ontario », parle-t-il pour autant d’une plus juste répartition des avoirs au bénéfice de tous ? Bien sûr que non. Le Canada arrive désormais au huitième rang des pays comptant le plus de milliardaires. Ici comme ailleurs, la concentration des moyens entre les mains de quelques-uns atteint des sommets jamais vus. Ce n’est pas pour rien. Les intérêts des classes politique et financière sont devenus si imbriqués, au fil du temps, qu’elles se favorisent mutuellement, sans trop s’en cacher. M. Legault, lui-même un ancien homme d’affaires, disait en 2016 qu’Air Transat, la compagnie qui l’a rendu riche à la suite d’une acquisition de biens publics, n’avait jamais utilisé les paradis fiscaux. C’était avant d’admettre, comme il l’avait déjà dit auparavant d’ailleurs, que le transporteur avait bel et bien profité d’une couverture légale à la Barbade.

Au cours de la pandémie, la fortune des milliardaires à travers le monde a augmenté davantage qu’au cours des vingt-trois années précédentes cumulées. En un an, les milliardaires ont accumulé 3600 milliards de plus, soit l’équivalent de douze fois le budget annuel du Canada. Tandis que ce fossé entre riches et pauvres se creuse pour prendre l’allure d’une tranchée de guerre, la majorité des politiciens ne cessent de nous répéter qu’il n’y a pas de raison de trop s’en soucier.

« Autant d’argent, ça change pas le monde… sauf que », affirmait Loto-Québec dans des publicités vouées à promouvoir la vente de billets de loto 6/49. Ces publicités laissaient entendre à ceux qui n’avaient rien que c’était en singeant la vie des riches que tout irait pour le mieux, dans le meilleur des mondes. Il suffisait pour cela de trouver, au petit bonheur la chance, la combinaison gagnante, le sésame capable d’ouvrir les portes d’une autre vie, au mépris de celle du plus grand nombre. Personne ne se porte mieux. Les rêves sont crevés. Les maigres espérances gisent au fond des tranchées. Tous les John A. Macdonald du monde ont vraiment fait du bon travail pour protéger la minorité des nantis. En échange du maintien de la servitude volontaire du plus grand nombre, avalisée par le don de son vote, chacun sera récompensé cette année d’un joli chèque de 600 $ ou de 400 $. Qu’est-ce qu’on dit ? Merci la vie ?

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