Poutine aussi affaibli à l’international

Depuis deux semaines, Vladimir Poutine a eu une leçon d’humilité sur le terrain en Ukraine, où ses troupes ont perdu plusieurs milliers de kilomètres carrés, au profit d’une Ukraine lancée avec force à la reconquête de son territoire violé.

Mais à l’international aussi, la semaine écoulée a été porteuse de signes inquiétants pour la Russie et sa stature face au reste du monde… ennemis et « amis » confondus !

À Samarcande, en Ouzbékistan où se réunissait jeudi et vendredi le sommet annuel de l’Organisation de coopération de Shanghai, créée il y a deux décennies à l’initiative de la Chine pour asseoir son influence dans les républiques d’Asie centrale (ancienne « chasse gardée » coloniale de Moscou), Poutine a subi de sérieux camouflets…

C’est le moins que l’on puisse dire : en matière d’appuis, le chef du Kremlin n’a pas obtenu exactement ce qu’il espérait ! Que ce soit de la part du président Xi Jinping, mais aussi de celle du premier ministre Narendra Modi, de l’Inde (autre petit pays d’un milliard 400 millions d’habitants)… également présent à ce sommet sur la « sécurité régionale » en Asie centrale et au-delà.

Modi a lancé à Poutine, devant les caméras : « Excellence, l’heure n’est pas à la guerre ! » À quoi Poutine, désarçonné et déconfit, a répondu : « J’entends votre inquiétude. »

Avec Xi — le grand ami rencontré 39 fois, avec qui il a des vues communes sur la décadence et l’impérialisme de l’Occident, Xi qui sans appuyer directement la guerre d’Ukraine a déclaré valides les préoccupations russes face à l’OTAN et dénoncé les sanctions occidentales —, les choses ne se seraient pas si bien passées.

Sauf que Xi Jinping, au contraire de Narendra Modi, n’y est pas allé d’une attaque frontale. Dans la foulée de la rencontre, il a gentiment déclaré que son pays « est prêt à travailler avec la Russie pour que les deux pays assument une responsabilité commune en tant que grandes puissances, et jouent un rôle de leadership »… Après ces généralités lénifiantes, un passage plus incisif : « Il faut injecter de la stabilité et de l’énergie positive dans un monde en proie au chaos. »

Pékin, dans ses relations internationales, économiques et autres, ne cesse de parler du « besoin de stabilité »… Or, la stabilité n’est pas précisément ce qu’on voit en ce moment du côté de Moscou. D’où la retenue, l’inquiétude voire la contrariété qu’on sent du côté de Pékin.

Sans avoir la cruauté de lui adresser directement des reproches — les Chinois savent ce que « sauver la face » veut dire —, le message de Xi Jinping à Vladimir Poutine n’en est pas moins clair : Pékin n’est pas content de la tournure des événements en Ukraine.

Tout en réservant, dans sa propagande officielle, ses reproches aux seuls Occidentaux, la Chine ne veut pas être associée de trop près à une Russie qui joue les trublions et à un Poutine qui semble de plus en plus porter le chapeau du « perdant ».

Sur le plan économique, le soutien de Pékin à Moscou pendant la guerre d’Ukraine reste remarquablement circonscrit. Il se résume à une hausse de quelque 50 % des achats d’hydrocarbures russes au second trimestre 2022 (par rapport à 2021), qui compense partiellement le boycottage occidental. Pour le reste… assez peu de choses en vérité.

Tout en les dénonçant sur le principe, Pékin ne contourne pas les sanctions occidentales… Pour autant qu’on sache, la Chine n’a pas refilé de la haute technologie occidentale qu’elle aurait achetée puis secrètement revendue à Moscou. Quant au fameux et hypothétique gazoduc Sibérie-Mongolie-Chine, tant espéré par la partie russe, il n’en a pas été question à Samarcande.

Sans parler de l’aide militaire chinoise, faible, voire inexistante. Cela pourra étonner (vu la rhétorique officielle de Pékin sur les responsabilités de la guerre — c’est encore et toujours et uniquement l’affreux Occident, bien entendu !)… mais il n’y a, sur le théâtre de l’invasion russe, ni armes, ni munitions, ni véhicules ou avions en provenance de Chine. (En temps normal, c’est d’ailleurs l’armée chinoise qui achète des avions russes, pas l’inverse.)

Même adversaire résolue de l’Occident sur les plans politique et idéologique, la Chine ne veut pas aujourd’hui sacrifier son commerce international sur l’autel de l’Ukraine : elle échange beaucoup plus avec l’Europe et l’Amérique du Nord qu’avec la Russie.

On entend beaucoup le truisme selon lequel « l’Occident est isolé » face à la guerre d’Ukraine. Comme si Poutine avait derrière lui un supposé bloc uni et actif comprenant la Chine, l’Inde, l’Amérique latine, l’Afrique et une bonne partie de l’Asie !

Au contraire, et jusqu’à nouvel ordre — malgré le déclin réel, depuis trente ans, de l’influence de l’Occident dans les affaires du monde, accéléré par les catastrophiques équipées d’Irak et d’Afghanistan —, la guerre d’Ukraine fait voir un retour étonnant de cette influence… qui impose même le respect à la Chine, et sa distanciation face à Moscou.

Tandis que le reste du monde — hormis peut-être quelques Maliens et Burkinabés descendus dans leurs rues pour scander « Vive le Groupe Wagner et vive Poutine ! » — reste sur la bande, plus impartial, attentiste ou indifférent que prorusse.

François Brousseau est analyste d’affaires internationalesà Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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