Mon meilleur ennemi

François Legault et Gabriel Nadeau-Dubois semblent aussi désireux l’un que l’autre de revenir au bon vieux temps où une élection consistait essentiellement à choisir entre le bon et le méchant.

Moins il y a de monde à la table, plus la part de chacun sera grosse. Pendant des décennies, le PLQ et le PQ ont servi de faire-valoir l’un pour l’autre. Le co-porte-parole de Québec solidaire est indéniablement un politicien doué et sa performance au débat de jeudi a été à la hauteur de son talent, mais celle de M. Legault a été si mauvaise qu’il donnait presque l’impression de vouloir bien faire paraître l’adversaire qu’il a désigné depuis longtemps comme son interlocuteur privilégié.

Même si leur vision de l’avenir de la société québécoise est diamétralement opposée, ils ont bien compris qu’ils peuvent se rendre mutuellement service. Après avoir ravi au PLQ l’étendard du développement économique, M. Legault a clairement signifié qu’il entend aussi le remplacer comme défenseur du fédéralisme, tout comme QS aspire à devenir l’unique voix du progressisme et de l’indépendance, même si cette dernière est reléguée à une note en bas de page.

La CAQ demeure malgré tout un corps étranger à Montréal et a besoin de QS pour refouler les libéraux dans leurs retranchements du West Island. Vendredi, Gabriel Nadeau-Dubois est même allé faire campagne dans Saint-Henri–Sainte-Anne. Dans la pénible situation où se trouve Dominique Anglade, cette visite avait l’allure d’un coup de pied de l’âne.

La CAQ peut lui renvoyer l’ascenseur en liquidant les dernières poches de résistance péquistes en région éloignée. Bon nombre de souverainistes vont sans doute migrer vers la CAQ, mais QS pourra récupérer en échange les fédéralistes de gauche qui voudront quitter le PLQ. C’est bien connu, les bons comptes font les bons ennemis.

Qui sait, une fois qu’on aura éliminé les indésirables qui rendent plus compliqué le jeu de l’alternance, QS finira peut-être par découvrir à son tour les vertus du mode de scrutin actuel !

Plus d’un souverainiste a néanmoins dû avoir un pincement au coeur, jeudi soir, en imaginant tout ce que Gabriel Nadeau-Dubois et Paul St-Pierre Plamondon, qui ont survolé le débat, pourraient accomplir s’ils marchaient main dans la main. Par moments, les deux hommes ont dû eux-mêmes se surprendre à penser que ce qu’ils ont en commun l’emporte sur leurs désaccords.

Force est toutefois de constater que la rancoeur et l’amertume créées par le rejet de l’alliance proposée par le PQ en 2017 n’ont pas disparu. La question sur Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières que le chef péquiste a adressée à son vis-à-vis solidaire rappelait celle sur le « politburo » de QS avec laquelle Jean-François Lisée avait espéré malmener Manon Massé lors du débat de 2018.

Les débats entre les chefs constituent un moment important dans une campagne, mais ils ne sont pas nécessairement déterminants. Les face-à-face légendaires qui scellent l’issue d’une élection, comme celui qui avait opposé Jean Lesage à Daniel Johnson, en 1962, ou encore Brian Mulroney à John Turner, en 1984, sont davantage l’exception que la règle.

En 2003, Jean Charest a bel et bien changé le cours de la campagne en déclassant Bernard Landry. En revanche, André Boisclair, en 2007, Pauline Marois, en 2008, François Legault, en 2014, ont tous remporté le débat et perdu l’élection.

La performance de Gabriel Nadeau-Dubois à l’Assemblée nationale laissait peu de doute sur sa capacité de briller dans un débat. Pour plusieurs, la surprise est plutôt venue de Paul St-Pierre Plamondon. Même s’il avait terminé quatrième, il en avait déjà impressionné plusieurs lors de la course à la chefferie du PQ de 2016, mais il s’est élevé à un autre niveau au cours de la campagne. Si le PQ n’arrive toujours pas à décoller d’ici le 3 octobre, ce ne sera certainement pas sa faute.

Ce n’est pas le format du Face-à-face de TVA ni un manque de préparation qui explique la déconfiture de M. Legault. Il a tout simplement été dépassé par la vivacité de ses adversaires. Il ne faut cependant pas tenir pour acquis que l’histoire se répétera la semaine prochaine sur les ondes de Radio-Canada.

En 2018, le chef de la CAQ avait perdu le premier débat, mais il avait su rebondir lors du deuxième, et c’est celui-là que les électeurs avaient retenu. Même s’il obtient une nouvelle majorité, on peut cependant être certain que lui-même n’oubliera pas sa pénible soirée de jeudi. Depuis le premier jour de la campagne, il peine visiblement. Il est loin d’être évident qu’il aura envie de remettre ça en 2026.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que le débat qui a opposé Jean Lesage à Daniel Johnson a eu lieu en 1960, a été corrigée.

 

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