Les beaux dimanches

(Avertissement : cette chronique contient des passages qui pourraient favoriser des habitudes de vie sédentaires ; la vigilance est recommandée.)

Je m’imagine en train d’expliquer à un étranger qui débarque au Québec que je m’apprête à écrire sur le football.

— Ah oui, le Club de foot de Montréal, j’en ai entendu parler…

— Non, ça, c’est du soccer. On ne « refrancisera » pas Montréal à coups de calques douteux, et on ne joue pas au football au stade Saputo, désolé.

— J’ai compris… Vous allez écrire sur le « football rugby ». Je me souviens que l’équipe locale porte un drôle de nom, un nom d’oiseau…

Les Alouettes. Ça, c’est le football canadien. Rien d’autre qu’une survivance folklorique du vieux Canada colonial dont l’identité s’est construite contre l’Amérique. La fidélité au défunt Empire britannique se perpétue aujourd’hui sous d’autres formes, et le football canadien, avec ses règlements surannés (les assommants trois essais qui multiplient les bottés de dégagement, le point accordé en récompense d’un placement raté), est le versant sportif de ce pathétique loyalisme. Le Canada est la Sibérie des joueurs de football nord-américains. D’ailleurs, une ligue de neuf équipes pour un pays de dix millions de kilomètres carrés, est-ce bien sérieux ? En passant, j’ai observé des centaines d’espèces d’oiseaux dans ma vie, mais je n’ai jamais vu d’alouette.

Non, moi, je veux vous parler du vrai football : américain, à quatre essais. De l’excitation qui s’empare de nous à l’approche du mois de septembre et qui n’a vraiment rien à voir avec la rentrée littéraire. Après l’ouverture en force de la saison sur un somptueux Rams-Bills trois jours après la fête du Travail, le dimanche suivant, c’était déjà la folie…

Avec la NFL, il faut savoir s’imposer des limites, c’est une question de santé mentale dans un corps sain. À moins d’une pluie diluvienne ou d’un derecho à tout casser, ce n’est pas vrai qu’on va s’écraser sur un divan en tout début d’après-midi alors qu’on pourrait être en train de pédaler sur les rives du lac Massawippi ou de propulser un kayak dans les méandres de la Missisquoi, et ce, même avec un classique Steelers-Bengals au programme. La vie est faite de ces renoncements douloureux.

À 16 h 30, par contre, la posture évachée devant la télé — ou debout en train de plier du linge, de servir des crudités ou de soliloquer comme un Hamlet qui tiendrait une canette de pilsener à la place d’un crâne — ressemble un peu moins à un blasphème contre la religion de l’activité physique. Et ça tombe bien quand, au milieu d’une explosion de l’offre sportive dominicale à affoler les télécommandes, se détache un triplé de matchs ne promettant rien de moins que de la sueur, des larmes et des dilemmes : Chiefs-Cards ou Chargers-Raiders ? Et quid de l’affrontement intradivisionnel entre les Packers et les Vikings aux confins nordiques de l’Union ?

Une seule certitude : il allait falloir garder un oeil sur les zones profondes des territoires défensifs, parce que le fait marquant de l’entre-saison aura été la mobilité professionnelle des ailiers espacés de premier plan. Du Kansas à la Floride pour Tyreek Hill, de la toundra du Wisconsin au désert du Nevada pour Davante Adams. On parle des deux receveurs de passe les plus explosifs des dernières années. A. J. Brown est rendu avec les Eagles. Et Julio Jones ? Où d’autre qu’à Tampa Bay, pour s’y mettre aux ordres de l’homme qui, il y a cinq ans, effaçait un déficit de 25 points pour le priver de sa victoire au Super Bowl ? If you can’t beat him, join him. Tom Brady, c’est le Stanley Kubrick du football. Les exigences et les coups de gueule du génie.

Même dans leur incarnation post-Duvernay-Tardif, on a gardé un petit faible pour les Chiefs, et c’était merveilleux de voir Mahomes distribuer le ballon dans le trafic : six receveurs avec trois attrapés ou plus, incluant un Juju Smith-Schuster dont les Steelers vont sans doute s’ennuyer, Marquez Valdes-Scantling, un transfuge des Packers, et ce torvisse de Travis Kelce toujours solide comme le roc. Tyreek qui, déjà ? Ce dernier n’a pas trop mal fait à Miami, avec huit réceptions pour 94 verges. Ailleurs, Jones a capté trois missiles de Brady pour 69 verges, Brown a animé l’attaque des Eagles (10 pour 155) et Adams, divorcé d’Aaron Rodgers, a été égal à lui-même dans la défaite des Raiders (10 pour 141).

On avait un peu mal au coeur pour le pauvre Rodgers, meilleur joueur en titre et toujours aussi babouneux, pris pour lancer le ballon à de purs inconnus pendant que, en face, chez le rival atavique, s’éclatait la merveille de l’heure : Justin Jefferson, 9 passes pour 184 verges !

Autour de 15 h, n’y tenant plus et trichant un peu, j’ai jeté un coup d’oeil à Cincinnati, et devinez quoi ? Je suis tombé pile sur un sac du quart de T. J. Watt aux dépens de Joe Burrow, le pied total. Il s’ensuit un match complètement dingue, avec des placements ratés en prolongation, du suspense, du drame, tout ça autour d’une petite chose ovale gonflée comme une couille de bison.

— En somme, reprend mon interlocuteur étranger, t’es vendu aux Américains ?

— À leur football. Oui.

Il faut savoir que le nom de Montréal apparaît dans une liste d’une vingtaine de villes qui pourraient être visées par le gigaprojet d’expansion dont une rumeur aux allures de « fake news » prétend qu’il couve dans les papiers de la NFL. Cette liste contient aussi des noms comme Tokyo, Londres, Sydney…

Et moi, je vais aller brûler quelques calories en prévision du Vikings-Eagles de lundi.

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