Monsieur Impossible

e co-porte-parole de Québec solidaire (QS), Gabriel Nadeau-Dubois, s’est présenté devant les journalistes après le débat de TVA de jeudi soir comme un athlète au sommet de sa forme qui viendrait tout juste de jouer le match de sa vie. Fébrile, il donnait l’impression de vouloir encore en découdre avec ses rivaux en période supplémentaire, avouant qu’il lui était difficile de ne pas ressentir l’adrénaline après deux heures de joute politique aussi excitante.

La fébrilité dégagée par M. Nadeau-Dubois contrastait avec l’air maussade de François Legault, pour qui le débat semble avoir été un calvaire, au sens propre comme au figuré. Le chef caquiste a dû défendre le bilan du gouvernement qu’il mène depuis quatre ans, quatre ans au cours desquels il a dû apprendre les limites du pouvoir. Si la politique est l’art du possible, M. Legault, plus que tout autre chef de parti, en sait quelque chose. La cheffe libérale, Dominique Anglade, a peut-être déjà été ministre dans le gouvernement de Philippe Couillard, mais elle ne peut pas prétendre connaître le plein poids des responsabilités d’un premier ministre.

« Le mot préféré de François Legault, c’est “impossible”, a laissé tomber M. Nadeau-Dubois en point de presse après le débat. À chaque fois qu’on propose des projets ambitieux, il répond que c’est impossible. C’est toujours trop dur pour François Legault. »

La présente campagne électorale se distingue de toutes les autres campagnes que l’on a connues au Québec depuis belle lurette. Cinq partis politiques se font la lutte pour gagner les sièges de l’Assemblée nationale, mais la Coalition avenir Québec (CAQ) est le seul parti en position de former un gouvernement. Selon le site Qc125, qui compile les résultats des sondages indépendants, la probabilité d’une victoire majoritaire de la CAQ s’élèverait à plus de 99 %.

Certes, tout peut arriver en politique. Mais il faudrait un revirement extra-extraordinaire pour que la CAQ perde les élections. Si, dans les sondages, les appuis à la CAQ ont baissé quelque peu depuis le début de la campagne, ceux accordés aux autres partis n’ont pas suffisamment monté pour que l’un ou l’autre puisse prétendre au pouvoir après le 3 octobre. Il s’agit d’une situation presque inouïe qui déresponsabilise les partis d’opposition au plus haut degré.

QS a beau avoir une plateforme ambitieuse en matière d’environnement, tout le monde sait que ce parti n’aura pas de sitôt l’occasion de réaliser ses promesses. M. Nadeau-Dubois a réitéré cette semaine son engagement à forcer la Fonderie Horne à réduire ses émissions d’arsenic à trois nanogrammes par mètre cube d’air d’ici 2026. Or, on sait qu’une telle promesse ne sera jamais mise en oeuvre.

Elle permet toutefois à QS de consolider ses appuis dans Rouyn-Noranda–Témiscamingue, et peut-être de préserver cette circonscription que le parti a gagnée par à peine 500 voix en 2018. Elle rappelle aussi aux progressistes à travers la province que QS a une politique de tolérance zéro en matière de grands pollueurs. (Exception faite de la cimenterie McInnis, en Gaspésie, où QS vise la circonscription de Bonaventure.)

« Le pire scénario qui pourrait arriver, c’est un ralentissement temporaire des activités de la fonderie, a insisté pour dire M. Nadeau-Dubois. Si ça arrive, il n’y aura aucune perte d’emplois et aucune perte de revenus pour les travailleurs. » Quel que soit le coût d’une telle promesse, ou le précédent qu’elle créerait, elle permet à QS de vendre l’illusion que tout serait possible dans le merveilleux monde des solidaires. C’est là où la fébrilité que dégageait M. Nadeau-Dubois jeudi soir prend tout son sens. Il devait incarner l’anti-Legault, et il l’a fait à merveille.

Quant au chef caquiste, les froncements qui se sont affichés sur son visage tout au long de la soirée de jeudi en disaient long sur son état d’esprit. Après quatre ans à la tête de la province, les signes de l’usure du pouvoir s’accumulent. Certes, pas assez pour menacer ses chances de victoire le 3 octobre prochain — surtout en raison de l’absence d’une solution de rechange crédible —, mais assez pour abattre l’enthousiasme avec lequel il avait accédé au pouvoir en 2018.

Le destin a fait que M. Legault s’est retrouvé au gouvernail au moment où la pire pandémie en un siècle frappait le Québec de plein fouet et ébranlait toutes les certitudes. Si M. Legault avait fondé la CAQ en 2011 avec, en tête, l’idée de brasser la cage — et lui seul sait si c’était véritablement là son désir —, force est de constater que le gouvernement qu’il a présidé jusqu’au déclenchement des élections n’avait pas un penchant particulièrement réformiste.

Ce fut le gouvernement le plus conservateur — dans le sens non partisan du terme — que le Québec a connu depuis l’époque de l’Union nationale. Pas seulement sur les questions identitaires. Sur toute la ligne. Au moins, les Québécois savent à quoi s’attendre après le 3 octobre si la CAQ est reportée au pouvoir.

« Il y a deux visions qui s’affrontent dans cette élection », a dit jeudi soir Gabriel Nadeau-Dubois, pour qui le Parti québécois, le Parti libéral du Québec et le Parti conservateur du Québec ne semblent être que les figurants d’une lutte épique entre le bien et le mal.

Ou entre le « quoi qu’il en coûte » de QS et le « juste pas possible » de la CAQ.

À voir en vidéo