Par temps de pluie

Il a plu, donc, sur le sud du Québec mardi. Il a beaucoup, beaucoup plu. Quelque chose comme l’équivalent d’un mois de précipitations en quelques heures, a-t-on dit. Montréal a reçu entre 80 et 110 millimètres de pluie ; Longueuil, entre 100 et 125 mm. À Repentigny, L’Assomption, Joliette, un déluge du même ordre.

Les photos, les vidéos n’ont échappé à personne : des voitures s’avançant difficilement sur la chaussée inondée, submergées jusqu’aux portières, des rues inondées, des vaguelettes boueuses et pleines de débris qui se brisent sur les perrons. Puis, au-delà des images spectaculaires, il y a eu les dégâts plus sérieux, qui durent au-delà d’une heure de pointe difficile.

Dans Hochelaga-Maisonneuve, mardi soir, c’était la consternation. Après le déluge, la panne d’électricité, des sous-sols inondés, des biens bousillés. Un coup dur à encaisser pour les familles locataires, pour les mal-assurés. Pour la Cuisine collective Hochelaga-Maisonneuve, aussi, un organisme important dans la lutte contre l’insécurité alimentaire dans le quartier, qui a été inondée.

Dans les communautés les plus vulnérables aux changements climatiques, les dégâts s’enchaînent souvent comme une chute de dominos — s’il faut encore le démontrer.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les infiltrations d’eau ont affecté plus sévèrement un secteur qui est 85 % moins végétalisé que le reste de la métropole, si l’on se fie à l’outil conçu par Radio-Canada pour corréler la répartition des îlots de chaleur et du couvert végétal au revenu moyen par quartier.

« De la pluie, Madame la chroniqueuse, ça reste toujours bien juste de la pluie, et nous ne sommes pas nés de la dernière : laissez-nous tranquilles avec les changements climatiques », objecte-t-on un peu partout. Reste que le déluge de mardi à Montréal figure parmi les plus intenses jamais enregistrés. Deux des trois épisodes de précipitations les plus intenses sont survenus dans les 10 dernières années. De plus, il est désormais certain que ces événements seront de plus en plus fréquents.

Je m’étonne sans cesse de voir des gens s’entêter à nier l’évidence, même lorsqu’ils ont les deux pieds plantés dans l’eau et la boue. Je me dis que l’acharnement de certains à dissocier les événements météo extrêmes de la voie claire (et terrifiante) sur laquelle l’humanité s’est engagée en matière de réchauffement climatique masque peut-être une angoisse profonde. Le déni pour éviter d’affronter la menace existentielle qui s’impose à nous ici et maintenant, pour éviter d’avoir à conjuguer avec la perte.

Ou alors s’agit-il bêtement de la certitude de détenir assez de pouvoir pour, soi-même, échapper au pire, sans égard au sort des autres ? N’est-ce pas la cruauté qu’exprime la déjà proverbiale déclaration de Bernard Drainville : « Lâchez-moi avec les GES » ?

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Trêve de digressions — de toute façon, nous n’avons plus le temps de gérer les névroses des uns et le narcissisme des autres.

Une chose est claire : il faudra se battre même pour réaliser le plus menu des gains, et chaque geste politique compte pour limiter le nombre de vies déroutées par les catastrophes à venir.

Les municipalités semblent avoir compris qu’il faudra taper du pied plus fort pour qu’on leur donne les moyens de protéger la population contre les prochains bouleversements. L’ironie n’aura pas échappé aux observateurs attentifs : quelques heures avant le déluge de mardi, le caucus des grandes villes de l’Union des municipalités du Québec sommait le gouvernement du Québec de leur verser deux milliards de plus par année, au moins pour les cinq prochaines années, afin de les aider à adapter leurs infrastructures aux changements climatiques.

Ce montant correspond à la facture annuelle de la résilience des municipalités d’ici 2055, selon une récente étude réalisée par WSP et Ouranos, qu’il s’agisse de l’entretien des routes, de la réfection des systèmes de traitement des eaux ou alors des installations d’absorption et de canalisation des pluies.

Un vaste chantier, alors que les incidents se multiplient et que les citoyens sont trop souvent laissés à eux-mêmes pour éponger les dégâts. Parlez-en aux résidents de Sainte-Marthe-sur-Lac, qui ont tout perdu en 2019 et qui attendaient encore d’être indemnisés au printemps dernier.

On a aussi souligné l’insuffisance des investissements pour l’adaptation et la résilience prévus dans le Plan pour une économie verte, présenté en avril par le ministre de l’Environnement : 5 % des 7,6 milliards investis d’ici 2027. L’écart avec le montant exigé cette semaine par les municipalités est frappant. Comment palliera-t-on le manque à gagner ? Le prochain gouvernement (dont on devine les couleurs, soyons sérieux) tendra-t-il l’oreille aux villes, qui semblent prendre bien plus au sérieux les risques auxquels la population est exposée ?

Jusqu’à maintenant, dans la campagne électorale, rien n’indique que la CAQ a l’intention de redoubler d’ardeur écologique. Québec solidaire a beau talonner le gouvernement sortant sur le dossier de l’environnement, le cynisme crapuleux d’un Éric Duhaime fait paraître le statu quo acceptable. Cette complicité à droite est tout entendue, remarquez.

Pour les années à venir, les villes seront-elles le véritable rempart contre l’inaction climatique du gouvernement du Québec ? Et jusqu’où seront-elles prêtes à mener ce bras de fer ?

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