L’oeil extralucide de Diane Arbus

Tant de gens s’élèvent aujourd’hui pour célébrer les charmes de la diversité. Celle des corps, des couleurs de peau, des cultures. Gardant souvent dans leur for intérieur bien des intolérances, mais ça, c’est une autre histoire… Puissant courant contemporain, tout de même, celui qui fait chercher la beauté hors des cadres. En amont, certains artistes munis d’antennes avaient déjà saisi ces zones tremblantes où rien n’est fixé. « Car le beau n’est que le commencement du terrible », écrivait il y a un siècle le poète autrichien Rainer Maria Rilke.

L’Américaine Diane Arbus, qui a beaucoup posé sa caméra dans le New York des années 1950 et 1960, fait partie de ces visionnaires-là, captant ceux sur le passage de qui personne ne se retournerait, sinon parfois pour s’en moquer. « Car le laid n’est que le commencement du splendide », semble-t-elle répondre en écho à l’auteur des Élégies de Duino.

Née Nemerov, fille de riche famille juive d’origine russe, elle s’était émancipée aux côtés de son mari artiste, Allan Arbus, bientôt immortalisant des figures de banalité ou d’altérité, au Washington Square Park ou ailleurs. Cette photographe de la zone et de la marge allait se suicider en 1971, après avoir connu la gloire tardive en 1967, grâce à la fameuse exposition collective New Documents au MoMA de New York. Mais les photographies, même aussi insolites que les siennes, n’étaient pas encore très cotées sur le marché de l’art américain. Sa vraie renommée fut posthume.

Il reste que bien des jeunes ne la connaissent guère, une partie du grand public non plus. Sa quête de sens caché derrière les apparences rejoint pourtant les hantises de notre époque. Une occasion de mieux la découvrir s’offre aux Montréalais.

« Elle voyait des choses que les autres ne voyaient pas », nous disait cette semaine Mary-Dailey Desmarais, directrice de la conservation du Musée des beaux-arts de Montréal, avant la rencontre de presse. Devant nous, sur les cimaises : quelque 90 oeuvres en noir et blanc à la gélatine argentique, parfois phares, parfois méconnues, réalisées entre 1956 et 1971, sur format carré, nous regardent. Une expo saisissante, issue pour l’essentiel du Musée des beaux-arts de l’Ontario, hôte d’un corpus remarquable des clichés d’Arbus. À l’affiche jusqu’au 29 janvier.

J’ai toujours goûté l’intégrité du brillant regard de cette photographe-là. Ses célébrissimes jumelles identiques, habillées de la même façon (Vraies jumelles, Roselle, NJ, 1966), Kubrick s’en était inspiré pour son Shining, rappelait la commissaire de l’expo, Sophie Hackett. « Qu’est-ce que l’identité ? » semble demander DianeArbus. On la trouve là sous nos yeux. Car une jumelle est dominante et heureuse, l’autre paraît plus angoissée. Ce ne sont plus les ressemblances de ces fillettes qui nous chavirent, mais l’individualité de chacune. La façon dont la photographe pénétrait la psyché de ses modèles relève de l’acte politique…

Nous voici loin du film culte Freaks de Tod Browning (1932), où des personnes avec des handicaps tenaient dans un cirque des rôles clés, réduites surtout à leurs malformations physiques, en phénomènes de foire. Ses sujets à elle, monsieur et madame Tout-le-Monde, également des personnes trisomiques ou handicapées physiques trouvent leur pleine humanité sous chacun de ses déclics.

À croire que ce jeune couple de petite taille, cette prostituée, ces travestis, cette femme à barbe touffue veulent nous parler. Un petit garçon maigre à Central Park (1962), une grenade en plastique dans sa main crochue, tend ses serres, la bouche tordue, le regard chargé de menaces muettes. Un homme très tatoué dans un carnaval hypnotise le spectateur de ses yeux pâles hallucinés. Aujourd’hui, la photographie de rue est plus réglementée qu’en son temps, mais Arbus entrait en contact avec ses modèles avant de les croquer, d’où ce dialogue avec la caméra.

C’est l’Amérique au bord de la perte d’innocence, puis basculant vers sa face glauque, qui se mire dans ses photos ; son rêve clinquant en bandoulière. À travers des portraits de travestis, de nudistes au foyer, decadavres à la morgue, de pères Noël à l’école du métier, les fractures de société se révèlent. De jeunes femmes portoricaines à New York paraissent se sentir aussi peu intégrées à la Grosse Pomme que dans West Side Story.

J’aime la passante au chapeau improbable, le musicien James Brown orné de bigoudis, les yeux quasi aveugles du grand écrivain argentin Jorge Luis Borges contemplant Central Park. Des personnes ordinaires, des couples comme il y en a tant exhibent de concert leur singularité. « Ce qui est cérémoniel et curieux et banal deviendra légendaire », prédisait Arbus avant l’ère des médias sociaux. Jamais cette grande artiste ne se serait si bien sentie comprise qu’aujourd’hui.

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