Les fonctions de la monarchie

À quoi sert, au fond, la monarchie canadienne ? Il y a mille et une façons d’aborder cette question, mais soulignons d’abord une évidence : la monarchie permet au Canada de se distinguer des États-Unis. Et ce n’est là pas peu dire : maintenir la frontière tant géographique que symbolique avec son voisin américain est l’une des principales préoccupations existentielles de l’État canadien depuis sa création.

Si les États-Unis sont nés dans la révolution, les mythologies nationalistes canadiennes se sont notamment construites dans le « loyalisme ». Si les Américains ont mené une longue et sanglante guerre d’indépendance contre l’Angleterre, la classe politique canadienne a plutôt obtenu, peu à peu, de l’autonomie face à Londres. Après la Première Guerre mondiale, le Canada a développé une existence distincte de l’Empire britannique en politique étrangère. Après la Seconde Guerre mondiale, le Conseil privé de Londres a cessé d’être la plus haute cour en droit canadien. Et en 1982, la Constitution a été rapatriée.

Plus l’existence autonome du Canada s’est solidifiée, plus la monarchie et ses symboles impériaux ont reculé dans la vie quotidienne. Aujourd’hui, seuls les aînés des autres provinces se rappellent encore les injonctions à chanter God Save the Queen (et même, pour les plus vieux, The King) à l’école. Dès les années 1960, le Ô Canada a pris une place prépondérante. À la même époque, le nouveau drapeau canadien a aussi remplacé l’Union Jack.

Sauf que lorsqu’on se compare aux autres pays du Commonwealth, on voit comment le Canada reste particulièrement conservateur — ou, disons, encore et toujours loyaliste. En Afrique et en Asie, aucune ancienne colonie britannique n’a conservé le roi ou la reine comme chef d’État au moment de son indépendance.

Dans les Antilles, la Barbade a choisi de devenir une république l’an dernier. Le Guyana, en Amérique du Sud, avait fait de même en 1970. Plusieurs États de la région font aussi pression sur la Couronne britannique depuis plusieurs années afin d’obtenir réparation pour la colonisation et l’esclavage. Devant l’absence de progrès sur ces revendications, les mouvements républicains prennent de l’ampleur.

En Australie, un premier référendum pour faire du pays une république a été perdu de peu en 1999, et le républicanisme reste un mouvement politique fort. En Nouvelle-Zélande, on ne s’est pas attaqué à la monarchie comme telle, mais on a pris ses distances face au legs institutionnel britannique : un système de représentation proportionnelle inspiré de la formule allemande est en place depuis 1993, et on avait déjà aboli le Sénat dans les années 1950.

Tous ces autres pays n’ont pas eu à définir leur identité nationale dans le souci de contraste avec les États-Unis. Si le roi Charles III devenait une figure particulièrement impopulaire dans les prochaines années, il ne faudrait donc pas être surpris que le Canada soit parmi les derniers des royaumes du Commonwealth à entamer une réflexion sérieuse sur sa gouvernance.

En plus d’aider à établir une identité nationale distincte, la monarchie canadienne occupe aussi la même fonction qu’elle occupe partout dans le monde. Distraire. Accaparer la lumière. Mettre un visage humain, que l’on souhaite le plus admirable possible, sur l’État et ses rouages.

Alors que l’on est en pleine campagne électorale au Québec, plusieurs s’exaspèrent que l’on parle autant de la monarchie alors que les changements climatiques, défi du siècle, n’attendent pas la fin de l’éclipse médiatique causée par le décès de la reine Élisabeth II pour continuer à faire des ravages. Certains se demandent pourquoi le dernier rapport du GIEC, qui annonçait essentiellement qu’on avait jusqu’à 2025 pour éviter que les conséquences des changements climatiques ne deviennent irréversibles, n’a pas eu droit à ses propres émissions spéciales durant des jours et des jours.

On se désole que la monarchie puisse faire ombrage aux changements climatiques. On oublie que la monarchie, dans un certain sens, est la cause même des changements climatiques. Dans la mesure, bien sûr, où la compétition entre les monarchies européennes a été le terreau d’une expansion capitaliste, colonialiste, impérialiste qui a façonné les économies humaines jusqu’à aujourd’hui.

La monarchie britannique est devenue riche et puissante, parce qu’elle représente un empire qui a pollué et pillé la Terre jusqu’à ses confins. Cette même monarchie, encore aujourd’hui, accole une image empreinte de nostalgie, de grâce, de glamour et de noblesse sur un butin accumulé par pollution et par pillage. Ce n’est donc pas un hasard si la monarchie nous distrait du sort du monde : c’est là une de ses principales fonctions.

Lorsque la monarchie tombe, les États qui croient toujours à son impérialisme et à son appétit sans borne pour les ressources du monde la remplacent par des symboles différents, certes, mais qui remplissent la même fonction. Si les États-Unis ou la France contrôlent leurs États vassaux au nom du drapeau, de Dieu ou de la République plutôt que d’un roi, qu’est-ce que ça change, exactement, pour les conquis ? Si la Russie n’est plus la Russie impériale des tsars depuis plus d’un siècle, mais continue d’envahir ses voisins, qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-ce que cela ne signifie pas ?

Permettez-moi donc de terminer sur des questions pour tous ceux qui ont du respect pour le deuil de la famille royale et la figure politique qu’a été Élisabeth II tout en demeurant critique de la monarchie comme symbole impérialiste. Êtes-vous contre le symbole de l’impérialisme — et du colonialisme, et de l’expansionnisme capitaliste — ou contre sa réalité ? Souhaitez-vous que les puissants de ce monde s’approprient les richesses et polluent la planète au nom du peuple plutôt qu’au nom du roi ? Ou souhaitez-vous que cet accaparement cesse ?

Remet-on vraiment en question la monarchie, en fin de compte, si l’on adhère toujours à ce qu’elle a permis ?

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