Le spleen d’Alain Tanner

Mieux vaudrait ne point mourir dans le sillage de la reine du Royaume-Uni, au deuil qui s’éternise. Accrochés à sa légende, on a pu malgré tout enterrer Jean-Luc Godard avec les honneurs dus à son rang. Deux jours plus tôt, le départ de son compatriote Alain Tanner passait davantage inaperçu. Peut-on pleurer tant de monde à la fois ? se demandent certains. La disparition du cinéaste de Pierrot le fou achève d’engloutir la mémoire d’un autre ténor du septième art. Injustice ! Saluons la Suisse cinéma, me dis-je, affligée ces jours-ci. Des voix majeures se sont tues dans ses Alpes.

Au sein des générations montantes, plusieurs n’ont guère connu Godard, alors Tanner… Ce dernier était à la crête de la Nouvelle Vague du cinéma helvète des années 1970, aux côtés de son ami Claude Goretta entre autres. Godard tournait en France et les influençait beaucoup. La Suisse si paisible se rebellait par son 7e art détaché des académismes, en engagement politique et social. Des films phares sortaient de son giron.

Je vous parle d’Alain Tanner parce qu’il s’est envolé, donc, avec sa dégaine de gros ours bienveillant. Et parce que Dans la ville blanche est un de mes films préférés. Sorti en 1983 dans la lignée de son précédent film, Les années lumière, il plaît à ceux qui aiment les oeuvres blues, en modulations libres. Le cinéaste était parvenu à infuser ce subtil sentiment de l’errance existentielle, entre l’ancrage au foyer en appel de sirènes et l’escale enchanteresse ; lancinant parcours d’un Ulysse moderne. Le spleen qui étreignait le personnage de marin mécanicien en fugue joué par Bruno Ganz, tantôt fiévreux, tantôt désinvolte ou même hagard, était porté par une langueur envoûtante. Il posait un pied dans chaque monde, oscillait entre deux amours, comme en apesanteur.

Bien sûr, ce film s’inscrit pour les amateurs dans les années godardiennes et durassiennes, quand le cinéma excellait à peindre les brouillards intérieurs. Dans la ville blanche se déroulait en plein Vieux-Lisbonne, riche de dédales et d’angoisses flottantes. Quand je revois le film avec un bonheur renouvelé, mon amour pour la capitale portugaise se mêle à l’ivresse de l’avoir trouvée si bien peinte.

Le nom Tanner évoque souvent aux cinéphiles La Salamandre (1971), à partir d’un fait divers sanglant capté sous des angles originaux, mettant en vedette une admirable Bulle Ogier. Ou le post-soixante-huitard Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 (1976), nourri de fascinants portraits croisés de couples au bord des recommencements.

Mais Dans la ville blanche semble n’avoir jamais vieilli. Nos temps troubles s’y mirent sans filtres. Faut-il ou pas larguer les amarres pour embrasser une nouvelle vie ? Un dilemme intemporel. Aujourd’hui, plusieurs haussent les épaules devant cette question, flottent entre les îles et les écueils numériques, aux portes de lendemains angoissants. D’autres changent de cap, sortent de leurs zones de confort, embrassent le doute, quittent travail et vieilles ornières. Tout ça me rappelle Dans la ville blanche, où le héros ne savait guère trop où ses pieds le menaient, mais y allait tout de même, juste pour voir.

Sans téléphone intelligent, ce scénario du XXe siècle suit l’homme, armé de sa caméra Super 8, au milieu des rencontres de hasard, des bagarres, des silences, sur un air de trompette. Tanner captait les temps morts, les étreintes du marin dans les bras de sa nouvelle flamme, les cassettes vidéo envoyées à celle qu’il abandonnait en Suisse, les moments furtifs accrochés à un monde qui pourrait disparaître. Comme aujourd’hui, sur une même note de vacuité.

Il y a des films qui restent en vous parce qu’ils n’ont pas cherché à s’accrocher à l’air du temps. En pure sensibilité troublante et glissante, sans réponses à offrir, sans conclusion tonitruante, sur un temps suspendu. D’autant plus modernes, en fait. Non, le grand spectacle hollywoodien n’est pas le meilleur capteur pour radiographier nos temps présents, comme l’aurait dit Godard. À force de cracher du bruit sur des sensations fugaces, celles-ci s’étouffent dans l’oeuf, là où il aurait fallu toucher du bout des doigts des instabilités troublantes, comme dans cette complainte de Tanner. Sous la frénésie des emportements physiques ou viraux, les angoisses contemporaines se défoulent à l’aveugle, en panne de sens.

Me promenant devant l’écran à travers cette ville blanche, je constate que l’horloge de son hôtel-restaurant qui tournait à l’envers semble prendre désormais tout son sens. D’autres films au fil des ans, de Lost in Translation de Sofia Coppola à Nomadland de Chloé Zhao, ont su traduire cette sensation de flottement qui plane quand le sol se dérobe sous les pieds. Mais le bijou de Tanner demeure fixé à ma mémoire.

J’envoie mes adieux reconnaissants au grand ours suisse.

À voir en vidéo