Pierre Poilievre, le nouvel épouvantail

Quand on se retrouve dans une situation aussi périlleuse que celle du Parti québécois, il faut bien se raccrocher à quelque chose. Ainsi Paul St-Pierre Plamondon a-t-il accueilli l’élection de Pierre Poilievre à la direction du Parti conservateur du Canada comme une bonne nouvelle pour la cause souverainiste.

« Je pense que ça va exacerber certaines réflexions par rapport à notre avenir », a expliqué le chef péquiste. À ses yeux, la vision libertarienne de M. Poilievre et son appui inconditionnel à l’industrie pétrolière sont tout simplement inconciliables avec les valeurs et les intérêts du Québec.

Il est vrai que, durant la course, les positions du nouveau chef conservateur en ont fait sursauter plusieurs, que ce soit son engouement pour la cryptomonnaie, ses attaques contre le gouverneur de la Banque du Canada ou, de façon plus générale, son antiétatisme aux antipodes des idéaux de la Révolution tranquille. Bref, il a toutes les qualités du parfait épouvantail.

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On a l’impression de revoir un vieux film.

Quand Stephen Harper est devenu premier ministre en 2006, on disait aussi que son arrivée serait un véritable tonique pour le projet indépendantiste, déjà revigoré par le scandale des commandites. Son prétendu « fédéralisme d’ouverture » ne ferait pas illusion longtemps. Ce dinosaure allait enfin faire comprendre aux Québécois qu’ils devaient quitter ce pays au plus vite.

Rien de tout cela ne s’est produit. Non seulement le mouvement souverainiste n’a pas progressé, mais il a même régressé. Entre l’arrivée de M. Harper et son départ en 2015, le Oui est passé de 50 % à 40 % dans les sondages. L’éphémère gouvernement de Pauline Marois est apparu comme une simple parenthèse due à l’écoeurement provoqué par les méthodes de financement révoltantes du PLQ.

En 2014, quand M. Harper a osé s’attribuer le mérite de ce recul, les souverainistes avaient crié à l’arrogance. Le chef du Bloc québécois, Mario Beaulieu, avait qualifié ces prétentions de ridicules. « J’ai des petites nouvelles pour lui ; il y aura une relance du mouvement souverainiste, et il devra ravaler ses paroles », avait prédit Pascal Bérubé. On l’attend toujours, cette relance.

Il n’est pas possible d’établir une corrélation entre la désaffection envers la souveraineté, qui tient à bien d’autres facteurs, et les politiques du gouvernement Harper. D’ailleurs, la baisse s’est poursuivie après son départ. Il n’en demeure pas moins que le choc des valeurs annoncé ne s’est pas produit. Même si les espoirs québécois du Parti conservateur ne se sont pas matérialisés, le public n’a pas été aussi horrifié qu’on l’avait craint (ou espéré). Ici comme ailleurs, la social-démocratie a connu des jours meilleurs.

On ne peut pourtant pas dire que le statut du Québec dans la fédération se soit beaucoup amélioré durant les années Harper. La motion adoptée à la Chambre des communes pour reconnaître l’existence d’une nation québécoise « au sein d’un Canada uni » n’avait qu’un caractère symbolique ; aucun nouveau pouvoir n’a été transféré ; et la représentation du Québec à l’UNESCO s’est limitée à un siège au sein de la délégation canadienne.

Certaines initiatives du gouvernement Harper ont provoqué une réelle irritation, comme la destruction du registre des armes à feu ou encore le renforcement des peines contre les jeunes contrevenants. Ses prises de bec avec Jean Charest à propos des changements climatiques ont également été fréquentes, mais il s’est généralement retenu d’empiéter sur les champs de compétence du Québec.

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Au quotidien, bon nombre de Québécois ont déjà l’impression de vivre dans un pays distinct du Canada. M. Harper avait très bien compris qu’ils étaient disposés à maintenir le lien fédéral pourvu qu’ils aient le sentiment d’être traités avec un minimum de respect et que le reste du pays ne se mêle pas trop de leurs affaires.

À entendre son discours de victoire de samedi dernier, c’est aussi l’attitude que Pierre Poilievre entend adopter. Il faut lui reconnaître une redoutable efficacité. Ses marques d’affection pour la langue française et de respect de la « nation québécoise » semblaient très sincères. Découvrir dans son épouse d’origine vénézuélienne une « p’tite fille de Pointe-aux-Trembles » ne pouvait qu’être une agréable surprise.

Manifestement, François Legault ne savait pas trop quel accueil il devait réserver au nouveau chef conservateur. Le personnage est apparu trop inquiétant durant la course pour que le chef de la CAQ se réjouisse ouvertement de son arrivée et il s’est bien gardé de s’associer à sa croisade contre les wokes, mais il doit souhaiter qu’Éric Duhaime ait raison quand il dit croire M. Poilievre ouvert à un transfert de nouveaux pouvoirs en matière d’immigration.

La politique est souvent imprévisible. Quand M. Legault était dans l’opposition, plusieurs voyaient en lui un fossoyeur du « modèle québécois », dont il pourrait bien se transformer en défenseur si jamais M. Poilievre devenait premier ministre du Canada. Finalement, qui profitera de l’épouvantail ?

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