Tenir tête au wokisme

Lors de son discours de victoire de samedi, le nouveau chef du Parti conservateur du Canada (PCC), Pierre Poilievre, a loué les Québécois, qui, selon lui, « défendent leur patrimoine, leur culture et leur langue » sans s’en excuser.

« La nation québécoise, a-t-il dit, tient tête au wokisme. »

Si M. Poilievre a adopté ce soir-là un ton moins cassant que durant les mois qui ont précédé sa victoire, ses propos sur le Québec arrivent à point nommé dans la campagne électorale québécoise.

Ils ont surtout mis François Legault sur la défensive. Rappelons que le chef caquiste avait donné le ton à l’ouverture de la session parlementaire de l’Assemblée nationale, l’automne dernier, en traitant Gabriel Nadeau-Dubois de « woke » après que ce dernier eut critiqué son intervention dans la dernière campagne fédérale. François Legault avait donné son appui au PCC en soulignant l’engagement de son chef d’alors, Erin O’Toole, de ne pas contester la Loi sur la laïcité de l’État ni ce qui était à ce moment-là le projet de loi 96.

Or, au lendemain de la victoire éclatante de M. Poilievre dans la course à la chefferie conservatrice, M. Legault a répudié les propos qu’il avait tenus à l’endroit du co-porte-parole de Québec solidaire l’automne dernier. « Si c’était à refaire, je ne le ferais pas, a-t-il insisté pour dire. Je n’ai pas l’intention de poursuivre sur la définition et la place du wokisme. »

Après un début de campagne marqué par les gaffes du chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), qui semble être devenu son pire ennemi en s’aventurant sur une pente glissante après l’autre, on comprend que les stratèges caquistes souhaitent encadrer davantage les interventions de leur chef. Mais en répudiant ses paroles passées sur le wokisme et ce que ce phénomène représente, M. Legault laisse la porte grande ouverte au chef du Parti conservateur du Québec (qui n’a aucun lien officiel avec le PCC), Éric Duhaime, pour qu’il prenne le relais en accueillant la victoire de Pierre Poilievre comme une bonne nouvelle pour le Québec.

Dimanche, M. Duhaime a rejeté les comparaisons entre le nouveau chef des conservateurs fédéraux et Donald Trump. Il a plutôt mis l’accent sur les prétendues orientations « décentralisatrices » de M. Poilievre. Il n’a pas, quant à lui, hésité à définir le wokisme comme une doctrine politique qui cherche à « diviser la société en fonction de différentes caractéristiques » et qui prône « la discrimination positive ».

Or, si le Québec a acquis la réputation dans le reste du Canada et ailleurs dans le monde d’être un bastion de l’antiwokisme, M. Duhaime n’y est pour rien : c’est plutôt grâce à M. Legault et aux politiques du gouvernement qu’il mène depuis quatre ans. La Loi sur la laïcité de l’État (PL 21) et la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (PL 96) ont fait les manchettes à l’extérieur de la province, tout comme la réduction des seuils d’immigration sous le gouvernement de la CAQ.

Le Québec se distingue au sein du Canada en allant à contre-courant des tendances actuelles en ce qui a trait à la diversité. Certes, ces tendances ne font pas l’unanimité partout au pays. Mais même un populiste de droite comme Pierre Poilievre n’oserait jamais proposer d’interdire le port de signes religieux dans les institutions fédérales du pays. Au Canada anglais, l’antiwokisme a ses limites comme stratégie politique.

Il est trop tôt pour mesurer la popularité que pourrait avoir M. Poilievre au Québec.

En dehors des cercles de progressistes convaincus, les tentatives d’associer le nouveau chef conservateur au trumpisme n’iront probablement pas très loin. Le nouveau chef du PCC est à l’aise en français, ce qui le distingue de tous ses prédécesseurs dans l’histoire du Canada, à l’exception de Brian Mulroney, et lui donne une longueur d’avance sur MM. O’Toole, Scheer et Harper dans sa quête de votes des Québécois francophones, à défaut de gagner leur coeur.

Lors de la course à la chefferie, Pierre Poilievre a remporté 72 des 78 circonscriptions du Québec, ne laissant que des miettes à Jean Charest. L’ancien premier ministre du Québec avait besoin de balayer son adversaire dans la province pour empêcher la victoire de ce dernier au premier tour de scrutin, et c’est tout le contraire qui s’est passé. Le raz-de-marée qui a porté M. Poilievre aux rênes du parti trahit un rejet massif du conservatisme modéré que prône M. Charest par une majorité de militants québécois du PCC. Reste à voir si cet élan s’étendra au-delà de la base militante.

Pour le moment, la victoire de Pierre Poilievre semble surtout donner un coup de pouce à Éric Duhaime — et un gros mal de tête à François Legault.

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