Les accros à l’immigration

Le tollé est assourdissant. Il vient de chaque recoin de la province. Du coeur de la métropole jusqu’au village le plus éloigné. Le boulanger est aux abois. L’usine est en panique. L’hôpital et l’école sont en manque. Les économistes clament que « les entreprises font face à une pénurie sévère et qui s’aggrave ». Il s’agit de « la plus grande menace économique » qui puisse nous guetter. La chambre de commerce connaît le remède : « Il faut “booster” l’immigration ! »

Vous connaissez cette rengaine ? Elle n’est pas d’ici. Ces cris d’alarme viennent tous de l’Ontario, l’endroit en Occident où l’immigration est la plus importante. Depuis 2016, hors pandémie, nos voisins ont accueilli chaque année 175 000 immigrants. Puisque la population québécoise équivaut à 60 % de l’ontarienne, il nous faudrait pour suivre le rythme recevoir plus de 100 000 immigrants par an.

Mais là n’est pas mon propos. J’ai plutôt une question. Pourquoi les 1 250 000 immigrants arrivés en Ontario depuis 2011 n’ont-ils pas pourvu tous les postes de boulanger, de soudeur, d’infirmière et de professeur vacants ? C’est quand même bizarre. Combien en faudrait-il pour résoudre cette satanée pénurie ? Le double ? Le triple ?

Une gigantesque fumisterie

 

Présenter l’immigration comme un remède à la pénurie de main-d’oeuvre est une gigantesque fumisterie. L’économiste Pierre Fortin dit la chose plus poliment que moi dans le rapport qu’il a produit pour le gouvernement québécois au printemps : « L’idée […] que l’immigration peut résoudre les pénuries parce qu’elle accroît la population en âge de travailler n’est rien d’autre qu’un gros sophisme de composition ; cette idée est basée sur une logique incomplète qui “oublie” de tenir compte que l’immigration finit par faire augmenter la demande de main-d’oeuvre et non seulement l’offre de main-d’oeuvre ; et elle est aussi contredite par une analyse statistique fine du comportement des régions du Canada de 2015 à 2021 et par certains exemples concrets des dernières années. »

Fortin a procédé, pour ce rapport, à une nouvelle revue de la littérature scientifique. L’immigration lutte-t-elle efficacement contre le vieillissement ? « Cet espoir est contredit par la littérature de recherche, qui a clairement démontré que l’effet de l’immigration sur le rapport de dépendance des personnes âgées est très petit. » L’âge moyen des immigrants est trop élevé pour inverser la tendance. L’immigration nous enrichit-elle, économiquement ? Elle fait grossir l’économie en soi, mais, écrit Fortin, « il n’existe aucune preuve scientifique que la croissance du niveau de vie des Canadiens réagirait positivement (ou négativement) à une expansion accélérée de l’immigration et de la population ; ce résultat est confirmé par les synthèses disponibles de la littérature de recherche et par une analyse statistique simple effectuée pour la présente étude ».

Une surenchère électorale

 

Puisque tel est l’état de la science, pourquoi sommes-nous encore aux prises avec une surenchère électorale à ce sujet ? François Legault et Éric Duhaime en veulent 50 000 par an, affirmant qu’il s’agit là de la capacité d’intégration du Québec, une affirmation qui s’appuie sur exactement zéro étude (comme, d’ailleurs, leur certitude de la nécessité d’un troisième lien). Dominique Anglade en veut 70 000 par an la première année, puis autant que les entreprises en région en voudront. Québec solidaire et le Conseil du patronat — même combat ! — en veulent 80 000 par an.

Il n’y a évidemment aucun doute que l’entreprise, individuelle, souhaite son boulanger et son soudeur. Aucun doute que le patronat est exaspéré par le nouveau pouvoir de négociation des salariés : la pénurie de main-d’oeuvre oblige les employeurs à les traiter, et à les payer, convenablement. Pour certains, l’adaptation est difficile.

Mais comment expliquer l’incapacité de comprendre que les immigrants créent autant d’offres que de demandes d’emploi, que c’est un cycle dont on ne peut sortir ? Et puisqu’il est, malgré tous les obstacles administratifs, tout de même plus rapide de faire entrer des immigrants que de construire les hôpitaux, les écoles et les logements supplémentaires dont ils ont besoin, le genre d’avenir démographique qu’on nous propose fragilisera nécessairement nos systèmes de santé et d’éducation et creusera la pénurie de logements.

La meilleure explication nous est soufflée par une excellente communicatrice de Québec, Catherine Dorion. « Dans le fond, a-t-elle dit à un autre sujet, c’est un peu comme une ligne de coke, le monde se dit : “Ah, tiens ! Je vais prendre ça, je vais être moins saoul, je vais avoir de l’énergie.” Sauf qu’une heure après, qu’est-ce qui arrive ? Il te faut une autre ligne de coke. »

La députée solidaire parlait du troisième lien et de l’ajout d’une autoroute supplémentaire devant soulager les bouchons de circulation. Au début, ça marche. Comme une ligne de coke. Mais peu après, les automobilistes, attirés par la nouvelle voie, sont encore plus nombreux qu’avant. Ils ont besoin d’une nouvelle dose. Exactement comme pour les seuils d’immigration.

Ceux qui veulent avoir une idée de ce que donnerait dans 10 ans l’application des programmes d’immigration des partis (autres que celui du PQ, qui veut revenir aux 35 000 par an de l’ère pré-Charest) n’ont qu’à faire un petit tour en Ontario. Ils verront que rien n’est réglé — ou plutôt que les choses sont aussi, sinon plus, déréglées qu’ici, surtout en habitation et en logement. Et qu’on y entend les mêmes balivernes sur la nécessité de prendre une dose encore plus forte d’immigration.

Finalement, j’y pense. J’ai intitulé cette chronique « Les accros ». Peut-être aurais-je dû l’appeler « Les pushers ».

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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