Comme un torrent

Troublant face-à-face quand la rentrée culturelle s’invite en pleine campagne électorale. Surtout en cette année post-COVID (mais elle rôde, la bête…), quand l’offre bouillonne comme un torrent. Cet automne, des interprètes en essaim se sentent ravis d’occuper une même scène, mais les one man shows des confinements demeurent de saison. Des ténors qui attendaient de meilleurs jours sortent leurs oeuvres des chambres froides, de jeunes créateurs bondissent sur le ring.

On l’entend, ce tonitruant silence du discours politique sur la culture. À l’heure où tant de trolls s’envoient des injures virtuelles, les candidats ne devraient-ils pas sacraliser ce qui unit les gens et allume leurs esprits ? Cet art qui embrasse les angoisses du temps, qui produit du sens, de la fantaisie et de la beauté en laissant beaucoup de place aux femmes, on aurait souhaité voter pour lui dans l’urne.

Il se déploie si fort qu’on le verra quand même. Une question nous taraude : le public sera-t-il au rendez-vous, même des miniproductions, malgré ses envies de cocooning, l’inflation galopante et la sinistrose de l’atmosphère ? À écouter pour soi, loin du fracas extérieur, des albums appelés à séduire par l’oreille : Au diable vert de René Lussier, le livre-disque de Chloé Sainte-Marie Maudit silence.

Pour le reste, on a souvent envie de crier : enfin ! Car, après reports, gagnera l’affiche en novembre La beauté du monde, sur livret de Michel Marc Bouchard, à l’Opéra de Montréal. Cette création d’art lyrique servie par le compositeur Julien Bilodeau et le metteur en scène Florent Siaud s’arrime au sauvetage des oeuvres du Louvre durant l’Occupation. Quant au Musée des beaux-arts de Montréal, après son expo des photos de la reine du bizarre Diane Arbus, il pourra désormais projeter ses lumières sur le peintre graffeur Jean-Michel Basquiat et la musique, en ondes et sur les cimaises. Danse Danse accueillera la Pina Bausch Foundation pour l’immortel Sacre du printemps. Rafael Payare dirigera l’OSM dans La symphonie no 2 « Résurrection » de Gustav Mahler. Bien des tentations au programme.

Quant à la scène, qui érige ses ponts temporels, elle adapte à sa guise beaucoup d’oeuvres d’hier en les réinventant. Ainsi, au théâtre Denise-Pelletier, Evelyne de la Chenelière, à travers À cause du soleil, s’inspire peu ou prou de L’étranger de Camus. Quant au Misanthrope de Molière, il revient féminisé et actualisé au Prospero dans Mademoiselle Agnès de Rebekka Kricheldorf, sous la direction de Louis-Karl Tremblay.

Au fait, on entendra beaucoup parler d’art cette saison : dans Showtime chez Duceppe avec la compagnie Projet Bocal. Au TNM, sur une mise en scène de Lorraine Pintal pour Le roman de monsieur de Molière, adapté par Louis-Dominique Lavigne de Mikhaïl Boulgakov, où l’auteur russe cause de liberté et d’entraves créatrices avec le dramaturge français du XVIIe siècle, faisant écho aux temps présents.

Au petit écran, la série de Xavier Dolan La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé (tirée en version éclatée de la pièce de Michel Marc Bouchard) est attendue avec fébrilité sur Club Illico. Celles de Guillermo del Toro, Cabinet of Curiosities, et de Tim Burton, Wednesday, devraient cartonner sur Netflix. Même l’ultrasensible cinéaste française Katel Quillévéré lance sur cette maxiplateforme sa série, Le monde de demain. Si le cinéma ne faisait pas un vrai retour en force, on le plaindrait de voir filer encore tant de talents vers la télé…

Côté septième art : une armada de femmes ! Pas seules, mais en majesté. Lançant le bal du Festival du nouveau cinéma, Charlotte Le Bon accompagne sa délicieuse et piquante chronique adolescente Falcon Lake. Démarrant le rendez-vous de Cinemania : Anaïs Barbeau-Lavalette avec son Chien blanc, tiré du roman de Romain Gary, sur la Californie des années 1960 enflammée par la lutte pour les droits civiques. La science-fiction martienne Viking de Stéphane Lafleur attise la curiosité. On ira s’y frotter.

À Hollywood aussi, nombre de réalisatrices ont pris la barre du jour. Sur maintes performances d’actrices : Ana de Armas entre dans la peau de Marilyn Monroe pour le Blonde d’Andrew Dominik, et Carey Mulligan dans celle d’une journaliste traquant Harvey Weinstein pour She Said de Maria Schrader. Viola Davis se transforme en cheffe guerrière à travers The Woman King de Gina Prince-Bythewood, Jennifer Lawrence en soldate post-traumatisée dans Causeway de Lila Neugebauer.

Même devant la trépidante Palme d’or cannoise Sans filtre du Suédois Ruben Östlund, les spectateurs n’auront d’yeux que pour la jeune interprète Charlbi Dean. Car une aura tragique entoure celle qui vient de disparaître à 32 ans. Ce sera vraiment la cuvée des dames en cette rentrée. Miroir d’avenir ? Peut-être. On voit bien qu’un courant les pousse et qu’elles n’ont pas fini de briller.

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