Notre parler poreux

Le métissage du français n’est pas né d’hier. Et la langue de mon grand-père résonne désormais avec celle de son arrière-petit-fils. Simplement, les mots ont changé.
Photo: Getty Images Le métissage du français n’est pas né d’hier. Et la langue de mon grand-père résonne désormais avec celle de son arrière-petit-fils. Simplement, les mots ont changé.

J’aime les mots, les classiques, les oubliés, les biscornus, les évanescents, les pointus et les débraillés. Je suis entichée des vieilles courtepointes aussi. J’en ai une rose, brodée de fils fuchsia et rouges, qui a traversé un siècle. J’aime les patchworks, les couples mixtes et le mélange des genres, dans la musique, l’amour, la cuisine, la « mixologie » — Antidote suggère « création de cocktails » —, la décoration et, pourquoi pas, notre manière de nous exprimer.

Que notre langue se métisse ou que l’alternance codique (un terme que j’ai appris dans la série du Devoir sur le français (bit.ly/3D5tCGl) puisse en inquiéter certains, je le comprends. J’ai toujours souhaité protéger notre langue, car elle demeurera poreuse et fragile en raison des multiples infiltrations, dont celle de la culture américaine. Je crains parfois une louisianisation, mais, au train où vont les choses, la planète risque de s’asphyxier avant cela.

Mes ancêtres gaspésiens parlaient… le gaspésien, mâtiné d’anglais et de joual (cheval). Mon grand-père Alban allait dans le tic (attic/grenier), laissait ses « hardes dans le tambour » (galerie de la maison), rangeait la « grocerie dan’ pantrée ».

Chez moi, on parle français, joual, franglais d’ado, argot français (because l’amoureux), et ça parlait même espagnol et mandarin à ma table la semaine dernière. Ma nouvelle coloc est mexicaine et mon fils adoptif, moitié taïwanais, moitié québécois. Il invente des expressions marrantes comme « Nom d’un rapport d’impôts mal fait ! ». Mon fils et lui échangent en français, en québécois de rue et en franglais : « On s’est fait décâlisser au resto. » « On va pas tip the scale aux élections. » « Je chille. » « C’est cringe » (malaise). « On l’a kické out » (il travaille devant une piquerie supervisée).

Parlons-nous français ou québécois sur les rives du Saint-Laurent ? Qui d’entre nous veut poser la question qui tue ? 

 

« Mais on ne dit pas des mots comme “Get mamaw”, parce que c’est grossier. Ça veut dire “nique ta mère” en créole. Ça fait pas GND », souligne mon B, qui a tracé certaines balises et fait de Gabriel Nadeau-Dubois un modèle de neutralité. Moi, ce serait plutôt la reine Élisabeth.

C’est ce métissage qui m’intéresse, celui des mots, des images, des idées et des cultures. J’utilise parfois « être down » (pour : être partante) ou « patente à gosse », qui ressemble à de l’obsolescence programmée décrite par mon père.

Je n’utilise ces expressions qu’avec des gens susceptibles de les comprendre. Je m’adapte.

Hey dude ! Don’t be afraid.

J’aime dire le mot « dude » ; vous irez lire son long parcours sur Wiki, originalement de dandy.

Je parle en français international à ma coloc pour que son séjour soit immersif, tout en lui montrant comment faire des bleuets du Lac-Saint-Jean au chocolat belge. Je m’amuse de l’argot qu’utilise mon amoureux, un résident permanent issu de la ruralité française qui multiplie les régionalismes.

Il bourbonne et je jaspine. Ce sont nos références. Il se « taille un bout de gras », il se « chauffe », il dit « pété de thunes » (avoir du fric), et aussi « mon pognon est dans mon fute » ou « froc », « marcher dans les clous », et j’en passe.

Il connaît le joual, les paroles de Bobépine, n’a pas lu Michel Tremblay ou VLB, mais je lui apprends des mots comme « déflaboxé » ou « déguédine », « bâtisse » ou « hostie toastée des deux bords », « prendre une chire », « enfant de nananne » (les nanannes des campagnes électorales, par exemple) et « tel que tel ».

Avant de pénétrer dans le village, j’ai traversé des wastes; ce mot s’est trouvé au bout de mon crayon; il appartenait à notre ancienne langue franque  

 

Je crois que je vais lui prêter Mélasse de fantaisie, le livre de Francis Ouellette que je lis en ce moment. Il aura besoin d’un lexique, par contre. « Il met de l’eau du cygne dans le canard […]. Il ouvre le caille au boutte. » Mélasse de fantaisie, c’est le Burgundy de Mélanie Michaud, sauf que la Petite-Bourgogne est devenue le Centre-Sud, le défunt Faubourg à m’lasse où mon grand-père a habité en arrivant en ville. Ça ne parlait pas gentrifié dans les années 1970, encore moins en 1929.

Anyway (je dis ça aussi), je ne parle pas le « Ville-Mo linguo » ni le HoMa. Je ne sais plus au juste ce que je parle.

La norme évolue

 

J’ai discuté avec « l’ayatollah de la langue » de Radio-Canada, Guy Bertrand, qui n’a rien d’un curé du bon parler français. Le premier conseiller linguistique de la grande maison se montre plutôt élastique quant au protocole. Je lui ai posé la question qui tue : quelle langue défend-on ?

« On ne défend pas des règles. On vise une efficacité langagière, être clair. La langue est un outil de communication, on veut être compris. »

Selon lui, « Bon matin », un calque de l’anglais, deviendra une façon régionale de s’exprimer. « La norme évolue très vite. Cinq ans plus tard, ça change. L’anglicisation, le franglais, ce n’est pas qu’au Québec. C’est planétaire, même au Brésil et en Italie. » Sans oublier les Français… top branchouilles, du coup.

« En France, on utilise l’anglais pour montrer qu’on est branché, dit-il. Au Québec, on veut faire peuple, montrer qu’on n’est pas prétentieux. Chez les jeunes, le franglais finit par passer lorsqu’ils arrivent sur le marché du travail. »

Je me suis posé la question mille fois : suis-je paresseuse ? Quel serait le mot le plus approprié ?

J’ai eu une prise de bec cet été avec un descendant des patriotes qui parle en anglais à son fils : « Pourquoi tu fais ça ? Ton nom est francophone, le sien aussi ! »

« Nous sommes bilingues ; on a toujours parlé les deux langues chez nous et je suis contre la loi 96. » God save the king !

De mon point de vue, ça ressemble davantage au désir d’épouser la langue du pouvoir qu’à celui de « faire peuple ». Chacun sa poutine, et cette bouillie brune a fini par devenir le triste emblème de notre gastronomie. Mais, chose certaine, si l’assimilation se fait par l’éducation, la famille, Internet, la musique, les amis, les réseaux sociaux et les influenceurs, il faudra davantage que bannir le Bonjour-Hi, fredonner une chanson de Félix reprise par Louis-Jean Cormier ou se laver la langue avec du savon artisanal pour nous insuffler la fierté à l’hélium du fleurdelisé. À moins d’y investir massivement et créativement, la culture ne ruisselle pas vers le bas comme l’économie, les larmes et les promesses creuses des campagnes électorales.

cherejoblo@ledevoir.com

Apprécié le lexique woke que nous explique la journaliste Judith Lussier dans son livre On peut plus rien dire, sur le militantisme à l’ère des réseaux sociaux. On y apprend ce que veulent dire slacktivisme (militer en signant des pétitions en ligne), slutshaming (humiliation basée sur le sexe), tone-deaf (ne pas saisir son discours déconnecté), call-out (critique publique), manspreading (occupation de l’espace en écartant les jambes dans les transports en commun), mansplaining (toutes les femmes connaissent). Ces termes, une quarantaine, méritent d’être décortiqués. Le livre nous aide à naviguer à travers une nouvelle terminologie, surtout anglophone, mais aussi à comprendre les revendications des minorités. Les guerriers (social-justice warriors) dérangent et les temps changent. À lire pour se mettre au parfum. bit.ly/3qnpwSt

 

Aimé l’édito du comédien, scénariste et producteur Louis Morissette, « Qui est Véronique Cloutier ? », dans le magazine Véro. Son conjoint y défend notre culture et notre langue, propose de placer la culture québécoise au coeur du programme scolaire. Ses propres enfants ne veulent pas écouter Véro.tv.

« Nous voilà dans les années 2020 et un nombre important de jeunes parlent couramment l’anglais. Mes propres enfants communiquent dans les deux langues avec pour résultat que, dans ma propre maison, je perds régulièrement la bataille contre les grandes plateformes comme Netflix ou Amazon. Plan B ne fait pas le poids contre Stranger Things. Si Véro a de la difficulté à maintenir l’intérêt de ses propres enfants pour une CHAÎNE QUI PORTE SON NOM, je suis bien inquiet de l’intérêt que portent à notre travail les jeunes de Laval, de Sainte-Julie ou de Beauport. »

T’inquiète, Louis, mon B ne lit pas mes textes ni mes livres et il a 18 ans. L’école l’a dégoûté à jamais de la lecture. C’est ma plus grande faillite, mais je choisis mes batailles. bit.ly/3BlfgjP

Joblog | La chasse aux sorcières en franglais

J’ai bien aimé écouter l’épisode sur la chasse aux sorcières des balados Les pires moments de l’histoire de Charles Beauchesne. L’humoriste a une façon particulière de faire de la vulgarisation tout en se rendant très accessible auprès d’un public qu’on devine plus ou moins jeune. Il adapte son niveau de langage. Formule gagnante en éducation ? Des exemples de son franglais : awkward, girl under action, random, spot, yo, edit, overtime, avoir l’air swell et augmenter le membership, by the way, wacky, bullshit, thinking collectif, weirdos, super thight, dude, nerds, tits, dark, chillant, fun fact, resort tropical, dans ce seul épisode de 19 minutes. C’est comme une page Wiki en plus le fun. Amusant ? Divertissant ? Hilarant ?

Técas, c’est ici, à Radio-Canada : bit.ly/3KVmBtJ



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