Les pommes québécoises et les oranges suisses

François Legault a cette fâcheuse habitude de prendre des raccourcis intellectuels qui déforment la réalité à sa convenance, comme il le fait presque quotidiennement dans le dossier du troisième lien.

Pour justifier sa décision de limiter le nombre d’immigrants à 50 000 par année alors que le gouvernement Trudeau prévoit en accueillir jusqu’à 450 000 pour l’ensemble du Canada, le chef de la CAQ a fait valoir les avantages des petits pays comme la Suisse et les États scandinaves.

Personne ne doute de leur extraordinaire réussite dans une multitude de domaines où une population plus nombreuse peut compliquer les choses. Il est clair que la taille n’est aucunement un gage de richesse ou de qualité de vie.

M. Legault sait cependant très bien qu’il compare des pommes et des oranges quand il établit un parallèle entre des États qui détiennent tous les attributs de la souveraineté et une simple province dont les pouvoirs sont limités, notamment en matière d’immigration. Que leur voisin allemand ouvre les vannes de l’immigration n’empêche en rien la Suisse ou le Danemark de fixer leurs propres règles sans provoquer chez eux un quelconque déséquilibre démographique ou politique.

Il va de soi qu’une explosion du nombre d’immigrants au Canada anglais, alors que le Québec choisit de le limiter, ne peut qu’affaiblir son poids au sein de la fédération et rendre encore plus difficile sa capacité d’affirmer sa différence.

Et suivre le mouvement canadien, ce qui imposerait au Québec d’accueillir 100 000 immigrants par année, compromettrait encore plus sûrement son caractère français, dont les chiffres du dernier recensement ont encore démontré la fragilité.

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Même dans un État souverain, la capacité d’intégration des nouveaux arrivants a ses limites. En avril dernier, la première ministre suédoise, Magdalena Andersson, déclarait que son pays « n’avait pas réussi à intégrer les nombreux immigrés qu’il a accueillis au cours des deux dernières décennies, ce qui a donné naissance à des sociétés parallèles et à la violence des gangs ».

Issue du Parti social-démocrate, Mme Andersson n’est pourtant pas une politicienne de droite adepte de la théorie complotiste du « grand remplacement ». La Suède s’est montrée très généreuse — peut-être trop — lors de la crise migratoire de 2015, en étant le pays européen à accueillir le plus grand nombre de migrants par habitant. « Nous allons devoir revoir nos vérités antérieures et prendre des décisions difficiles », a relevé la première ministre.

Le Québec n’est évidemment pas seul à tenter de concilier le désir de préserver son identité et la nécessité de répondre aux besoins du marché du travail. Au
Danemark, également dirigé par une première ministre sociale-démocrate, Mette Frederiksen, une politique migratoire très restrictive se traduit par un taux de chômage très bas et un manque criant de main-d’oeuvre.

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S’il est difficile pour un État souverain de trouver le juste équilibre, cela devient pratiquement impossible pour le gouvernement qui ne dispose pas de tous les éléments pour résoudre l’équation.

Il y a quelque chose de surréaliste dans le débat sur les seuils d’immigration auquel la présente campagne électorale donne lieu. Chaque parti semble tirer un chiffre de son chapeau, bien qu’il n’ait aucun pouvoir sur la sélection de la moitié de ceux qu’il compte accueillir et ne soit pas en mesure d’évaluer la capacité d’intégration de la société québécoise.

Au-delà de la « compatibilité civilisationnelle » évoquée par le Parti conservateur du Québec, il va de soi qu’un plus grand nombre de personnes exige plus de logements, de places en garderie, de travailleurs de la santé, d’enseignants, etc. Ce qui exige précisément de disposer de tous les outils nécessaires.

Le rapatriement des pouvoirs en matière d’immigration est la seule réclamation commune aux cinq partis, qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes. Mais le refus d’Ottawa demeure toujours aussi catégorique.

Jean Charest avait espéré que Stephen Harper fasse preuve d’ouverture. François Legault avait misé sans trop y croire sur Andrew Scheer, puis sur Erin O’Toole. S’il devient premier ministre, Éric Duhaime se fait fort de convaincre Pierre Poilievre et ses homologues conservateurs au Canada anglais. Cela demeure bien hypothétique, c’est le moins qu’on puisse dire.

De passage à la table éditoriale du Devoir, mardi, le chef conservateur a proposé une démarche commune de tous les partis représentés à l’Assemblée nationale, ce qui apparaît déjà plus plausible, sans toutefois offrir la moindre garantie de succès.

Depuis le début de la campagne, M. Legault n’a pas reparlé de la grande conversation nationale sur l’immigration qu’il avait évoquée au printemps dernier sans en préciser la forme, mais il faudra bien faire quelque chose. Si cet exercice pouvait simplement permettre de séparer les pommes et les oranges, ce serait déjà quelque chose.

 

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