La légende de Québec

L’autre jour, j’ai attrapé dans une librairie La cité oblique, bande dessinée publiée chez Alto. Ayant grandi et vécu à Québec, les oeuvres évoquant mon berceau m’attirent comme des aimants. Une bédé sur elle ! Super ! Bien sûr, Michel Rabagliati dans Paul à Québec avait ouvert à ma ville natale ses cases nourries de deuils, de recommencements et de vie quotidienne douce-amère. Cette fois, sur des textes féeriques d’Ariane Gélinas et des dessins somptueusement gothiques de Christian Quesnel, je découvrais un album à saveur fantastico-historique dédié à ces lieux chargés de souvenirs à pleins pavés.

Les auteurs y retracent le parcours de la Nouvelle-France jusqu’à la Conquête sous la haute protection de la déesse Elkanah. Voici Québec recréé dans sa dimension onirique et mythique, avec des Autochtones en esprits tutélaires, en une oeuvre inspirée de récits du grand écrivain américain H. P. Lovecraft, maître de l’épouvante.

L’auteur du Mythe de Cthulhu s’était ressourcé trois fois à Québec au cours des années 1930, fasciné par la mémoire des lieux. Le passé des vieilles villes invite à creuser leurs racines. Ainsi Lovecraft avait-il pondu des écrits sur celle-là et sa colonie française, assez ennuyeux (publiés à titre posthume sous le titre To Quebec and the Stars). Un poète des ténèbres au ras du macadam, ça se ratatine.

Conduits par sa prose mais en la réanimant, les auteurs de La cité oblique ont donc rendu cet univers vraiment lovecraftien. Et de marier mythes et terreurs à des pans de notre histoire hallucinée dans le sang et la couleur jaillissante, sur fond de chauves-souris, de sources perfides et de crânes greffés sur des corps en uniformes. On y pénètre en terrain connu, mais ensorcelé.

Refermant cet album fantasmagorique aux vaisseaux volants et au Frontenac masqué comme le cannibale du Silence des agneaux, j’ai pensé aux artistes que les charmes de Québec avaient su inspirer sur tous les tons, dans bien des champs. Ils sont légion à forger sa légende. « On chuchote dans les ruelles que les chats sont les gardiens de cette cité murée à l’abri du temps », déclare Lovecraft dans La cité oblique. Laissons donc aux villes hantées le pouvoir de faire rêver. Clichés ? Hommages plutôt. Et mon doigt de chauvinisme aidant…

Hitchcock ne l’a-t-il pas filmée dans I Confess, avant que Robert Lepage ne parte sur ses traces à travers Le confessionnal ? Trenet l’aura chantée au clair de lune, par temps gris, par temps sec. Charlebois s’est envolé vers elle sur les ailes d’un ange. Son cap et ses murailles ont inspiré des peintres comme Jean Paul Lemieux et Cornelius Krieghoff autant que des barbouilleurs du dimanche. Son Château Frontenac valse en tours et pignons sur mille aquarelles de la rue du Trésor. Dans Les Plouffe, le romancier Roger Lemelin, puis le cinéaste Gilles Carle ont fait swinger les habitants d’au pied de la Pente-Douce. Jacques Poulin a parcouru ses ruelles et son cimetière urbain en compagnie des chats de sa vie. Anne Hébert nous fit visiter ses méandres dans son Premier jardin. Tant d’autres créateurs l’ont célébrée. Chacun en dresse sa liste.

Dimanche dernier, pour la saga du troisième lien, François Legault a exhorté les Montréalais à ne plus regarder de haut les gens de Québec. Mais pourquoi raviver de funestes querelles interurbaines évanouies ? Montréal a adopté les maires de la capitale et s’associe à ses problèmes de bouchons de circulation. Québec s’est affirmé. Côté chicane, y a plus rien à voir. Circulez !

Certes, mon berceau a un côté conservateur, des radios poubelles, des politiciens entassés et des hordes touristiques aux commerces attitrés trop clinquants. Tous montent à l’assaut de ses côtes escarpées. Une muse, ça se mérite. Non, mais ! Contemporaine et incrustée, cette ville-là en son passé-présent, avec ses musées, son Diamant, son chien qui ronge l’os et sa rue Sous-le-Cap à flanc de rocher, pourrait sourire des velléités de condescendance d’autrui. On y vit comme ailleurs le téléphone en main, mais dans un décor imprenable capté entre deux textos. Bien des Montréalais, pourtant fous du rythme trépidant métropolitain (j’en suis), envient parfois aux Québécois leurs plaines d’Abraham, leur escalier Casse-Cou et leurs pas alanguis. À chaque citadin ses démons et merveilles.

Et quand le poète Émile Nelligan écrivait ces vers : « Que vous disent les vieilles rues / Des vieilles cités / Parmi les poussières accrues / De leurs vétustés / Rêvant de choses disparues / Que vous disent les vieilles rues ? », il me semble qu’il devait penser aux secrets murmurés sous les voûtes de Québec. D’ailleurs, de passage là-bas, je crois réentendre ces voix anciennes en m’exclamant : qu’elle est donc pleine de mystères, cette ville-là ! Avant d’en revenir rêveuse, comme une enfant mal réveillée.

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