Lâchez-nous avec Montréal

Le premier ministre du Québec, François Legault, a en sa possession des études sur la pertinence d’un troisième lien autoroutier entre Québec et Lévis. Il refuse de les rendre publiques. Chaque fois qu’on lui pose la question, sa réponse est à peu près la même : les études ont été réalisées avant la pandémie, la nouvelle réalité du télétravail change la donne, il faut mettre à jour leur contenu.

Ce qui ne sera pas fait — bien sûr — avant la fin de la campagne électorale.

Cette réponse est inacceptable. Pourquoi ? Parce que la CAQ s’est engagée à porter le projet d’un troisième lien durant la campagne électorale de 2018. Le premier ministre a fait la promotion d’un tunnel sous le Saint-Laurent durant la totalité de son mandat. Des études ont été effectuées sur la pertinence et la faisabilité du projet. Des études que la CAQ n’a jamais rendues publiques, alors que son plaidoyer continue.

La population est en droit de savoir si en 2018, en 2019, en 2020, en 2021 et encore en 2022, le premier ministre a vendu à la population un projet que les experts désapprouvent. Si la CAQ a fait d’un troisième lien non nécessaire, irréalisable, trop cher, inutile ou mal conçu l’une des priorités de son gouvernement avant la pandémie, les études sur la question réalisées avant la pandémie sont d’un criant intérêt public. Maintenant.

Pas après le jour du scrutin. Pas après que de nouvelles études postpandémiques deviennent disponibles. Maintenant.

 

La semaine dernière, Bernard Drainville, candidat de la CAQ dans Lévis, a lancé un « lâchez-moi avec les GES ! » en défense du troisième lien. Il est temps de répliquer à M. Drainville et à son chef : lâchez-nous avec les cachotteries ! Ces études, cette expertise, elles ont été financées avec les fonds publics ; elles appartiennent par conséquent au public.

Lors de l’émission spéciale Cinq chefs, une élection de Radio-Canada, dimanche dernier, François Legault a dit que l’opposition au troisième lien vient de « Montréalais » qui « regardent de haut » les gens de Québec et de Lévis. Il vaudrait mieux, toutefois, que le premier ministre nous lâche aussi avec Montréal. Après tout, Bruno Marchand, le maire de Québec, croit lui aussi que les études sur le projet devraient être rendues publiques. Se pourrait-il qu’avec son entêtement, le premier ministre regarde le maire de Québec de haut ?

Croit-il que les gens de Québec et de Lévis ne trouvent pas ça important, l’expertise scientifique ? Craint-il que la population locale ne sache pas lire intelligemment une étude rédigée en 2019 ? Refuser de rendre publiques au fur et à mesure les informations que le gouvernement possède sur un projet majeur pour une région, n’est-ce pas là manquer de respect à sa population et, plus largement, à l’impératif de transparence en démocratie ?

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Dire que les Montréalais prennent les gens de Québec et de Lévis de haut, c’est de la démagogie. Et la démagogie est nécessairement un raccourci intellectuel qui touche une corde sensible bien réelle.

Comme enfant et ado à Lévis, et durant les trois années que j’ai passées à Québec même, je ne sais pas combien de fois je l’ai entendue, celle-là. Je n’avais jamais passé de temps à Montréal, mais je savais déjà qu’il y avait des gens par-là, particulièrement nombreux sur le mythique Plateau-Mont-Royal, qui nous prenaient de haut. La légende urbaine était certainement véhiculée par les radios locales. Et certaines réalités médiatiques pouvaient alors être interprétées comme des pièces à conviction. Pourquoi l’univers des téléromans québécois est-il nécessairement celui de Montréal ? Pourquoi, au Téléjournal, les journalistes s’efforcent-ils de parler avec l’accent des collèges privés d’Outremont ? Y a-t-il un problème avec nos milieux de vie ? Notre langue ?

Je suis passée de l’autre côté du miroir depuis assez longtemps pour savoir que les rivalités régionales et le classisme existent bel et bien au Québec, mais qu’on a affaire à des phénomènes beaucoup plus complexes que les déclarations démagogues — oui, démagogues — qu’on entend le plus souvent sur la question.

Une élection provinciale, normalement, ne devrait pas être l’occasion de disserter sur le sujet. On aimerait croire que les personnes qui aspirent au rôle de premier ministre sont notamment portées par un attachement et un respect pour tous les Québécois. Et qu’unir la population derrière eux est un objectif important.

On aimerait le croire, mais il ne faudrait pas non plus être naïfs. Notre système électoral (que la CAQ a refusé de réformer) amène les campagnes électorales à viser principalement avec leurs messages les gens de la région de Québec et des banlieues du 450. Tant avec son discours que par sa politique législative, la CAQ a fait beaucoup, en quatre ans, pour exacerber la division entre Montréal et « les régions » dans l’imaginaire collectif. On ne s’attend pas à ce que la formation politique s’arrête en si bon chemin.

Ce qui est intéressant cette semaine, c’est que François Legault agite l’épouvantail des Montréalais qui prennent les gens de la grande région de Québec « de haut », au fond, pour mieux prendre lui-même de haut la population de cette même région. Si des voix locales voient clair dans son jeu et le dénoncent, la stratégie peut échouer.

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