Civilisation en péril

En mai 1975, après ma première année d’université, je me suis retrouvé embauché pour l’été dans la bibliothèque principale de l’Université Columbia, entouré par les centaines de milliers de livres qui font de cet édifice imposant l’un des plus grands centres d’études et de connaissances aux États-Unis. N’ayant aucune expérience professionnelle, je fus chargé par ma cheffe de département, Vera Carter, d’une tâche particulièrement non pédagogique : inventorier toutes les machines à écrire de la maison mère, de la bibliothèque Butler ainsi que de l’ensemble des nombreuses bibliothèques satellites du campus, chacune étant associée à une école de hautes études.

Muni de fiches créées par un prédécesseur lointain, je me mis au travail avec un manque d’enthousiasme évident, ma prédilection étant pour les livres. Depuis mon enfance, j’adore les bibliothèques et la lecture ; en fait, ma bibliothèque préférée à Columbia fut celle située au sixième étage de Butler, où de futures bibliothécaires poursuivaient des maîtrises dans la prestigieuse école de gestion des bibliothèques. Quel meilleur endroit pour étudier que parmi des gens formés dans le silence, tels des moines trappistes ?

Je me suis aussi retrouvé à traîner, entre autres, dans la magnifique bibliothèque de l’école d’architecture, où j’ai fouillé avec fascination dans les étagères remplies de tomes édifiants sans me donner la peine de repérer ni de recenser les machines à écrire des bureaux de l’administration, tâche tellement prosaïque. La conséquence de ma paresse et de mon inattention fut un échec humiliant : l’inventaire inachevé fut un fouillis et, après deux semaines, Mme Carter me convoqua pour exprimer son mécontentement.

Il fallait maintenant que je passe devant le grand patron, le chef des « services généraux », pour m’expliquer. Mon plaidoyer fut inutile. Martin Colverd, un Britannique à l’accent classique d’un universitaire anglais, m’annonça la mauvaise nouvelle : j’étais congédié pour travail insatisfaisant. Cependant, M. Colverd avait réservé une condamnation de ma conduite encore plus sévère : « Si vraiment vous croyez à la civilisation occidentale, vous comprendrez que de telles tâches sont essentielles pour la maintenir. »

Ouf. D’une certaine façon, on pourrait dire que M. Colverd avait outrepassé ses fonctions avec cette déclaration franchement pompeuse. Mais pas pour moi, car à l’époque, j’avais déjà l’esprit véritablement trempé dans la tradition occidentale. Martin Colverd m’accusa d’avoir raté mon devoir de citoyen, mais pire que cela fut ma faillite en tant que paroissien dans l’église du canon occidental, si dominant chez les élèves de premier cycle à Columbia. Cette tradition pèse lourdement, et visiblement, sur toute la communauté de l’université.

Sur la façade néoclassique de la bibliothèque Butler sont gravés les noms censés être les plus importants de la philosophie et de la littérature gréco-romaine et ceux de la Renaissance et des Lumières. Pour recevoir mon diplôme, j’ai été obligé de lire des textes de la grande majorité de ces dix-huit auteurs — le fait que Homère, Aristote, Platon, Virgile, Dante, Shakespeare et Voltaire étaient des mâles blancs n’avait guère d’importance pour des collégiens mâles et pour la plupart blancs (jusqu’en 1983, le Columbia College fut entièrement masculin), et nous prenions tout cela plus ou moins au sérieux. Le programme universitaire de base fut quasi sacré ; si la bibliothèque Butler (y compris ses machines à écrire) constituait un pilier de ce grand programme civilisateur, selon M. Colverd, moi, je n’étais qu’un petit clou.

Métaphore absurde ? De nos jours, la tradition occidentale est assiégée de tous les côtés, du moins si l’on remonte jusqu’à sa fondation en Grèce antique et à la cité-État d’Athènes. L’idéal culturel et politique prôné par Colverd et mes professeurs supposait une compréhension commune de la « liberté » et de la « démocratie » — un consensus qui n’existe plus aux États-Unis.

Patrick J. Deneen, auteur de Pourquoi le libéralisme a échoué, remarque que « les textes fondamentaux de la tradition politique occidentale cherchaient surtout à savoir comment contenir l’impulsion… vers la tyrannie » et se retrouvaient généralement d’accord sur la promotion « de la vertu et de la règle de soi » afin de freiner « la tentation tyrannique ». M. Deneen écrit que « les Grecs, surtout, considéraient l’autogouvernance » comme essentielle pour le maintien des « vertus de tempérance, de sagesse, de modération et de justice ». Cependant, pour les grands esprits grecs, la règle de soi et l’autogouvernance allaient de pair — sans une « continuité » entre la conduite personnelle et la conduite du gouvernement, une société libre et harmonieuse ne pouvait pas fonctionner. Patrick J. Deneen le résume ainsi à juste titre : « L’autogouvernance dans la ville était possible seulement si la vertu de l’autogouvernance gouvernait les âmes des citoyens. »

Réfléchissons, donc, sur la conduite de Donald Trump afin de comprendre notre crise civique et nationale. Voilà un homme manifestement incapable de refréner ses pires pulsions, qu’elles soient sexuelles, financières ou tyranniques. Heureusement qu’il n’a ni la patience ni la concentration nécessaire pour se faire dictateur. Toutefois, l’ancien président n’est qu’un symptôme d’une dégradation plus profonde dans le corps politique. Les Grecs mettaient l’accent sur l’éducation comme antidote contre la tyrannie — politique et narcissique. Et voilà que plus de 74 millions d’électeurs ont voté en 2020 pour un candidat à la présidentielle ouvertement corrompu, irréfléchi et illettré en ce qui a trait à la Constitution américaine.

En fin de compte, je suis flatté par la critique de Martin Colverd. Il semble qu’il me croyait capable d’apprendre. Et mes concitoyens trumpistes ? On ne peut tout de même pas les virer tous.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

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