Retour à la roulette

Je n’aime pas courir. J’aime avoir couru. Et j’aime aussi les coureurs, tous les coureurs, même les sérieux, même les ridicules qui ne peuvent pas faire trois pas sans jeter un coup d’oeil affairé à leur « montre de fitness », objet équipé d’un moniteur de fréquence cardiaque et de pression artérielle ainsi que d’un podomètre, et dont le cadran affiche aussi de précieuses informations sur le bilan calorique du joggeur et la qualité de son sommeil. On se croirait à l’hôpital.

Tu peux même recevoir tes notifications de messages là-dessus. À quoi bon courir si c’est pour que la réalité vous rattrape ? N’empêche que vous tous qui courez êtes mes frères et mes soeurs. Je vous vois passer à toute heure, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il grêle, rien ne semble pouvoir vous arrêter, ni la pesanteur caniculaire ni le froid à péter les branches de janvier. Vous êtes diurnes, nocturnes, routiers, forestiers, vous proliférez. Comme le chevreuil qui broute au bord de l’autoroute, vous faites maintenant partie du paysage. Une espèce envahissante comme on les aime.

Je m’inquiète souvent de vous voir frôlés par les voitures et les pick-up sur le maigre accotement d’une route de campagne, comme s’il n’y avait pas d’autre endroit où aller. Vous êtes des héros solitaires qui affirment la présence pédestre sur ce continent d’asphalte où le moindre boulevard urbain ou périphérique se voit transformé en autoroute de facto. Que vous soyez des athlètes carburant à la performance et à l’exploit, du genre à courir sept marathons en haute montagne dans votre semaine, des parents attelés au « lourd chariot de la perpétuation de l’espèce » (Michel Tournier) et qui n’en gambadent pas moins allègrement derrière la poussette ou de simples quidams accros à la bulle zen où l’on entend pulser le corps et se vider les idées, c’est le même combat.

Et c’est un combat de rue. Les fantassins dispersés que vous êtes constituent l’avant-garde d’une armée secrète à laquelle il ne manque que quelques canons antichars. Dans ce monde conçu pour l’auto, où l’assistance électrique transforme désormais trottinettes et vélos en dangers publics, vous qui, malgré le « tracker d’activité » à votre poignet, continuez de vous servir de vos pieds et de vos poumons sans l’aide d’aucun appendice, avez droit au titre de superpiétons. Respect.

J’ai dit que je n’aimais pas courir, mais ce n’est pas tout à fait exact. Ce que je n’aime pas, c’est l’obligation, le message officiel, la santé comme devoir civique. « Je brûle des calories donc je suis, le cardio dans le tapis. » Dépenser le trop-plein d’énergie d’une vie sédentaire et répondre à cette agression intériorisée que le docteur Hans Selye a identifiée sous le nom de syndrome du stress.

Je préférerais, pour ma part, garder la forme en prenant mes jambes à mon cou pour échapper à l’ours géant des cavernes et au tigre à dents de sabre, comme mes lointains aïeux. Leur situation avait le mérite d’être claire. Mais la légion de nos ennemis a beau s’être largement dématérialisée au fil des millénaires, il semble que nous courrions toujours pour lui échapper. Et « un esprit sain dans un corps sain » résonne aujourd’hui moins comme un idéal hérité de la Grèce antique que comme la subtile injonction d’un système de santé aux abois.

La question qui tue c’est : qu’est-ce qui fait courir le hamster dans sa cage ?

Mais la course est aussi un sport, le premier, le plus naturel (avec la natation), et c’est ce dépouillement, cette intimité biologique en l’absence de toute médiation technique avec l’environnement, que je chéris tout particulièrement. J’aime la nudité élémentaire de la course à pied. Courir est pour moi une manière de rendre hommage à mon père, ce coureur de fond ordinaire qui n’a jamais mis le pied dans une boutique spécialisée. Sur certaines portions du parcours, il m’arrive aussi de me prendre pour Richard Chelimo ou Haile Gebrselassie sprintant dans les toutes dernières foulées d’un 10 000 mètres.

Je passe la porte et pars à pied, l’esprit libre, le corps disposé, la casquette vissée sur le crâne, hors d’atteinte pour une heure. Une marche de dix minutes pour réchauffer les articulations, puis partir au petit trot, sentir le corps qui travaille, le sang qui ronronne, les cartilages qui élancent, le souffle qui s’approfondit, qui devient plus rythmé, la première côte, sa résistance, comme si le poids de la terre elle-même tirait sur les semelles de tes New Balance. Les joggeurs que je croise sourient rarement. Rien que la crispation de l’effort et cette souffrance qui fait du bien.

Je n’offre peut-être pas une vision très élégante quand je trottine ainsi entre les maisons, j’ai le style un peu balourd, sans doute, un peu ours danseur, en fait d’allure. Il faut retrouver la cadence, se remettre en train après les inconstances de l’été. Et visualiser le trajet qui s’entortille au long des rues du quartier, s’imaginer déjà en haut de la dernière montée, inondé de bonne sueur brûlante, le pouls à fleur de peau.

Au retour, je cueillerai quelques framboises tardives au détour d’un passage piétonnier et les apporterai au nouveau membre de la maisonnée, qui s’appelle Michoui et qui les adore. Avant de passer sous la douche, j’en glisse une entre les barreaux de sa cage. Le soir, notre hamster russe devient plus actif. Du salon, on entend tourner sa roulette. Et tourne, tourne la roulette, pendant que moi, je cogne des clous devant la télé.

On dort mieux après avoir couru.

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