L’été des aveugles

Est-ce cet été langoureux qui s’étire qui rend l’actualité si évanescente ? Un jour, on apprend que le monde est en train de s’effondrer. Le lendemain, la vie reprend son cours comme si de rien n’était. Comme si elle était toujours la plus forte. À moins que l’été ne nous rende imperméables aux plus terribles nouvelles.

Ainsi les données du recensement nous ont-elles confirmé il y a deux semaines que le français régressait au Canada comme au Québec. Les plus fins observateurs nous mettaient pourtant en garde depuis 20 ans. Votre humble serviteur avait lui-même raconté dans ces pages comment un été, il y a une bonne quinzaine d’années, il avait été expulsé d’une pharmacie du centre-ville de Montréal parce qu’il avait refusé de se faire servir en anglais. Mais l’article n’avait provoqué que des haussements d’épaules. Comme les cris d’alarme de nos meilleurs démographes. Après deux décennies de déni et des dizaines d’études, plus personne ne peut nier la réalité du déclin lent mais flagrant du français en ce beau pays.

Il est vrai qu’il se poursuit depuis 250 ans et que rien n’en annonce la fin. Comme si notre disparition était inscrite dans l’ADN du Canada.

Comment ne pas penser aux mots tragiques d’Étienne Parent prononcés au lendemain des rébellions de 1837-1838. « L’assimilation, sous le nouvel état de choses, se fera graduellement et sans secousse, et sera d’autant plus prompte qu’on la laissera à son cours naturel, et que les Canadiens français y seront conduits par leur propre intérêt, sans que leur amour-propre en soit trop blessé », disait-il. Près d’un siècle plus tard, personne n’est encore parvenu à faire mentir celui qui fut l’un de nos plus brillants journalistes.

Pourtant, en ce début de campagne électorale, le pays ronronne. Rares sont les peuples qui se regardent ainsi décliner avec un flegme aussi inébranlable. Peut-être est-ce notre point commun véritable avec les peuples autochtones, auxquels nous ressemblons plus que nous le croyons. Ceux-là mêmes que le pape est venu cajoler cet été.

En bon chef de l’Église, le Saint-Père a prononcé d’impeccables homélies. Finesse de la phrase, intelligence des citations, choix impeccable des musiques. Mais, en bon politicien, il a gardé pour la fin le sujet litigieux du prétendu « génocide » autochtone. Ce mot, qui contredit de nombreuses analyses historiques sérieuses, ne fut prononcé qu’à la toute dernière minute, dans l’avion qui le ramenait à Rome. Une vieille technique politicienne qu’utilise parfois le président français, Emmanuel Macron, et qui consiste à garder ses déclarations les plus discutables pour la fin. En les glissant furtivement aux journalistes, souvent en « off », il se ménage ainsi une précieuse marge de flou.

Car ce « génocide » serait bien le seul dans l’histoire pour lequel on se serait donné la peine de construire des pensionnats animés par des religieux pour la plupart dévoués, dont certains enseignaient même les langues autochtones, comme le rappelle l’historien Henri Goulet dans son Histoire des pensionnats indiens catholiques au Québec. Le rôle déterminant des pères oblats (Presses de l’Université de Montréal).

On ne s’était donné cette peine ni à Auschwitz, ni au Cambodge, ni au Rwanda. À quand le procès des Oblats pour génocide ? Rappelons que ces pensionnats — que certains décrivent pratiquement comme des camps d’extermination — ont perduré bien après les années 1950 et que certains de ceux qui y ont enseigné sont toujours vivants.

Dans cette façon d’utiliser des mots disproportionnés sans qu’ils aient de véritables conséquences, difficile de ne pas voir comme une nouvelle forme de mépris envers les peuples autochtones.

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Sitôt arrivé sitôt oublié. Le grand drame de l’été n’aura pas été les incendies en France, mais la tentative d’assassinat de Salman Rushdie dans l’État de New York. Une fois passés les atermoiements, les appels à la liberté de parole et la dénonciation du fanatisme, que reste-t-il ? Reste un homme seul qui, 33 ans après sa condamnation à mort par l’ayatollah Khomeini, est toujours aussi peu écouté.

Il est fascinant de constater combien bon nombre de ses thuriféraires évitent comme la peste de le citer. Car que dit cet hérétique sinon que, si l’islamisme est différent de l’islam, il n’en est pas moins le symptôme d’une véritable « régression » de ce dernier ? Et surtout qu’il représente « un nouveau totalitarisme » qui n’a pas d’équivalent dans le monde ?

« L’islam dans lequel j’ai grandi était ouvert, influencé par le soufisme et l’hindouisme, ce n’est pas celui qui est en train de se répandre à toute vitesse », déclarait-il en septembre 2020. « C’est pour moi une tragédie que cette culture régresse à ce point, comme une blessure auto-infligée. »

Dans son récit autobiographique Joseph Anton. Une autobiographie (Plon), l’écrivain compare l’islamisme au célèbre film The Birds d’Alfred Hitchcock. Progressivement, sans qu’on s’en aperçoive, des oiseaux se rassemblent sur un fil. Au début, cela n’a rien d’inquiétant. Jusqu’à ce qu’ils finissent par obscurcir tout le ciel. « Il y a une limite au-delà de laquelle vous ne pouvez plus blâmer l’Occident », dit Rushdie. Surtout pas en se réfugiant derrière les accusations d’« islamophobie ». Un nouveau mot, dit-il, qui « a été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles » !

Tout ça est passé cet été comme un songe. Il faudra quelques jours de pluie et d’automne pour s’apercevoir qu’on n’a malheureusement pas rêvé.

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