Qui vote pour qui?

Si je me fie seulement à mon entourage — famille, amis, collègues, abonnés sur les réseaux sociaux —, le Parti québécois (PQ) et Québec solidaire (QS) se disputeront la victoire lors des élections du 3 octobre prochain. La Coalition avenir Québec (CAQ), pour sa part, sera dans la course et pourrait surprendre, le Parti libéral du Québec (PLQ) sera rayé de la carte et le Parti conservateur du Québec (PCQ) fera un bruit désagréable, mais sans conséquence.

La réalité, évidemment, ne correspond pas à la chambre d’écho — la mienne — que je viens d’exposer. La CAQ, en effet, vogue vers une écrasante victoire, QS et le PLQ essaieront de maintenir leurs faibles acquis, le PQ s’agitera pour sauver les meubles et le PCQ fera peut-être de surprenantes percées dans la région de Québec.

Force m’est donc de constater que mon monde n’est pas représentatif de la réalité québécoise dans son ensemble et de me demander qui sont ces gens si différents de ceux qui m’entourent et quelles sont leurs motivations électorales.

Je trouve une bonne partie de la réponse dans Le nouvel électeur québécois (PUM, 2022, 184 pages), une très éclairante étude menée par les politologues Éric Bélanger, Jean-François Daoust, Valérie-Anne Mahéo et Richard Nadeau. L’ouvrage, savant, cherche à établir les facteurs explicatifs de long et de court termes du comportement électoral des Québécois. Il se fonde, pour ce faire, sur les résultats d’une enquête d’opinion postélectorale réalisée du 10 au 30 octobre 2018, c’est-à-dire tout juste après les élections de cette même année, auprès de 2821 répondants constituant un échantillon représentatif de la population québécoise. Savoir qui a voté pour qui et pourquoi, en 2018, nous fournit des clés de compréhension de la dynamique politique québécoise actuelle et de l’élection en cours.

Les résultats de 2018, selon les politologues, s’expliquent bien sûr par une volonté de changement. Les Québécois en avaient assez des libéraux qui régnaient presque sans partage depuis 15 ans. Une autre raison apparaît toutefois sur le radar. La mise en veilleuse du débat sur la souveraineté a plombé les appuis aux deux vieux partis — PQ et PLQ — qui en avaient fait leur moteur. Cette évolution a laissé de l’espace à de nouveaux enjeux comme l’environnement et la gestion de la diversité culturelle, au bénéfice des nouveaux partis que sont la CAQ et QS. Cette dernière tendance demeure bien vivace.

Qui sont, cela admis, les électeurs qui sont demeurés fidèles aux formations historiques et ceux qui ont embrassé les promesses des nouveaux venus ? Pour l’établir, les politologues utilisent un modèle explicatif nommé « l’entonnoir de causalité » qui se fonde sur quatre blocs de déterminants du vote : les variables sociodémographiques (âge, sexe, région, langue, éducation, revenu), les valeurs et orientations idéologiques, les enjeux de court terme et l’influence des chefs. La démonstration est captivante. Parmi la tonne d’informations qu’elle présente, je retiens quelques faits saillants.

Si on isole la variable de l’âge, on constate que la CAQ arrive en tête de presque toutes les tranches, avec environ 40 % des appuis, sauf chez les jeunes de 18-29 ans, qui choisissent plutôt QS dans la même proportion, et chez les 70 ans et plus, qui votent également (35 %) pour la CAQ et le PLQ.

La variable du sexe montre les hommes (40,1 %) plus entichés de la CAQ que les femmes (35,5 %). Le revenu influence aussi le vote. Les plus pauvres (moins de 24 000 $) votent surtout pour la CAQ (37,8 %), mais accordent aussi un fort appui (28,4 %) à QS. Chez les francophones, la CAQ (43 %) et le PQ (24,5 %) dominent. Les anglophones (80,9 %) et les allophones (69,8 %) continuent de faire confiance au PLQ. Dans les régions, on vote largement pour la CAQ, alors qu’à Montréal, à Laval et dans l’Outaouais, le PLQ demeure en tête.

La variable la plus étonnante est celle qui concerne le niveau d’éducation. Plus on est scolarisé, moins on vote pour la CAQ, qui récolte 50,9 % du vote chez les électeurs qui n’ont pas dépassé le secondaire, mais 32 % ou moins chez les diplômés universitaires, souvent fidèles au PLQ.

Les valeurs et les idéologies comptent aussi. Si on est de gauche, on choisit QS ou le PQ. Une grande ouverture aux « styles de vie alternatifs » et un souci environnemental favorisent QS. Un fort attachement à l’identité québécoise pousse vers la CAQ ou le PQ.

Souverainiste, on vote principalement pour le PQ. L’enquête conclut d’ailleurs qu’il y a autant de fédéralistes que de souverainistes qui appuient QS, et que la motivation première des électeurs de ce parti est le positionnement à gauche. Le problème du PQ, c’est que la souveraineté n’est plus considérée comme un enjeu prioritaire par une majorité d’électeurs.

Qu’en sera-t-il le 3 octobre prochain ? Attendez-vous à un peu plus de la même affaire.

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