Le vent qui soulève les mots de Tremblay

Je voudrais vous parler d’un formidable événement théâtral auquel j’ai assisté. Pour sa beauté, son souffle, sa rareté, pour l’accueil triomphal récolté. Parce que ce spectacle nous réconciliait avec nos temps durs. Oui, l’art peut engendrer une intense communion dans sa foulée. Y’a pas que les élections dans la vie… Un marathon de douze heures incluant les pauses, en six volets, pensez donc ! Sur unique représentation démarrant samedi dernier à dix heures du matin (avec retard !) à Espace libre, rue Fullum. Vraie session des braves ! Mais La traversée du siècle tricotée par Alice Ronfard, lue et jouée sur les mots de Michel Tremblay, puisée à plusieurs de ses pièces et romans, se voulait une saga québécoise, enveloppant trois générations de femmes dans les voiles de nos mythes collectifs. C’était tentant.

Assez pour se dire : « Deux épisodes, pas plus ». Puis : « Je tiendrai jusqu’au dîner », avant de s’y incruster. La grande majorité des spectateurs sont restés là jusqu’à la nuit, de retour après les entractes, trop séduits pour partir. Un public soudé autant que la vingtaine de comédiens sur scène.

On ne voit pas souvent les gens ainsi communier dans la ruelle entre deux épisodes et trois croutons, avec cette impression de participer à un événement majeur. Au dîner, on s’est retrouvés quelques-uns autour d’un hot-dog à la binerie du coin, apparemment tirée de Françoise Durocher, waitress. Beaucoup d’artistes du milieu — même Lorraine Pintal, sortie de son TNM sinistré — assistaient au happening.

Sur une idée d’André Brassard, Alice Ronfard aura mis bien du temps à peaufiner La traversée du siècle, sous feu vert de Tremblay. Ici, la lignée magnifiée par l’auteur des Chroniques du Plateau-Mont-Royal semblait représenter le peuple québécois entier. Tous ces francophones tirés de leur campagne, désarmés sur le bitume de la métropole entre asservissement et révolte, prenaient le crachoir. Avec leur douleur, leur misère, leur promiscuité, leur rêve d’autre chose, leurs crises identitaires et sexuelles, les soubresauts de leur société.

Les spectateurs reconnaissaient certains romans et pièces d’où émergeaient scènes et répliques, se laissant envoûter quant au reste. Ces extraits-là servis par des narrations fluides, avec du mouvement et du rythme, se muaient sous le choeur des voix en un conte cruel et comique, triste et glorieux, qui vous prenait à la gorge.

Le premier épisode était tiré d’un roman récent de Tremblay, Victoire !, formidable retour en arrière au tournant du XXe siècle, à saveur fantastique. En son coeur : l’amour incestueux de Victoire avec son frère Josaphat-le-Violon. De ce cri primal naissait l’exode à Montréal, bientôt transplanté sur la rue Fabre, entre ces femmes fortes et frustrées, ces hommes souvent humiliés !

Le grain de folie du clan allait permettre au jeune Marcel, rescapé de La grosse femme d’à côté est enceinte, de transcender son petit pain. À lui, la création d’enchantements guidée par son chat Duplessis et ses fées tricoteuses. Reste qu’au club Paradise, l’oncle Édouard déguisé en duchesse de Langeais l’aura précédé sur les rives de l’imaginaire pendant qu’Albertine et sa fille Thérèse s’entredéchiraient à la cuisine.

Entre des tables déplacées par les protagonistes, Emmanuel Schwartz bondissait en narrateur principal et esprit magique. Plusieurs rôles pouvaient échoir à l’un ou l’autre des interprètes, nourris par leur ferveur et celle de la salle. En soirée, de derniers épisodes, plus animés, plus colorés, enfantaient de puissantes scènes d’affrontements mère-fille, puis la mort tragicomique d’Édouard qui touchait au sublime et le triomphe de Marcel devenu immortel. Les héros s’incarnaient pleinement. On entrait de plain-pied en terre de légende.

De son banc à Espace libre, Michel Tremblay avait dû suivre tous ces fils-là entrelacés par Alice Ronfard avec stupeur (est-ce bien mon oeuvre ?) mêlée de reconnaissance (oui, mes mots, mes personnages, sous tant d’agencements inédits !). Mais il rayonnait, acclamé à tout rompre, comme Alice Ronfard et les comédiens après pareil morceau de bravoure. Bientôt, un balado mis en ondes à Radio-Canada permettra au public de s’offrir les envolées de ce grand texte, avec d’autres interprètes et un enregistrement en studio. Les spectateurs retrouveront également le monde de Tremblay au Rideau vert avec Albertine en cinq temps — L’opéra.

Mais de cette journée-là, qui verra renaître la pleine magie ? Offrir une seule représentation d’un spectacle-fleuve aussi important, c’est priver tant d’absents de moments inoubliables. L’exercice épuise les comédiens (même le public), mais on souhaite aux amoureux de théâtre une reprise de La traversée du siècle. Pour ne pas demeurer seulement une poignée à être sortis de là réenchantés.

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