L’autre option

Un travailleur de milieu (ou de rue), c’est une personne-ressource, le plus souvent employée par un organisme communautaire, chargée de créer des liens de confiance avec une clientèle vulnérable. Il s’agit, par exemple, d’être présent et disponible pour des jeunes aux prises avec des réalités socioéconomiques difficiles. La personne qui effectue du travail de milieu passe beaucoup de temps dans la rue, les parcs et autres points de rassemblement populaires des jeunes. Elle les écoute, les conseille et les dirige vers des ressources spécialisées pour les accompagner dans une recherche d’emploi, une lutte contre la toxicomanie, un problème familial.

Dans le quotidien, les travailleurs de milieu jouent aussi un rôle clé pour prévenir les conflits, et par conséquent la violence. Quand ils connaissent les jeunes et que les jeunes leur font confiance, ils peuvent servir de médiateurs, de manière plus ou moins formelle. Leur présence peut donc éviter qu’un incident dérape, mais aussi décourager la recherche de réplique vengeresse après un premier drame, pour éviter que les conflits s’amplifient.

Le travail de milieu, à bien des égards, c’est le contraire de la police. D’abord, un travailleur de milieu est normalement directement issu de la communauté où il s’implique, et il s’engage à y intervenir à toute heure de la journée. À l’autre bout du spectre, on apprenait l’été dernier que 84 % des quelque 4500 employés en uniforme du Service de police de la Ville de Montréal habitaient à l’extérieur de l’île de Montréal. La situation peut contribuer, nécessairement, à ce que les quartiers dits « chauds » de Montréal soient perçus comme de simples lieux de travail, et non comme des milieux de vie, dans toute leur complexité.

Ensuite, bien des travailleurs de milieu ont aussi une expérience bien personnelle des réalités auxquelles fait face leur clientèle. La personne-ressource peut avoir eu un parcours scolaire très sinueux avant de finalement trouver sa vocation, avoir déjà été aux prises avec une dépendance avant de choisir la sobriété, ou être déjà tombée dans la délinquance avant de reprendre sa vie en main. Dans tous les cas, c’est tant mieux : ce vécu contribue à construire sa crédibilité auprès des jeunes, qui pourront la voir comme un modèle auquel s’identifier. Le message, au fond, c’est : « puisque j’ai pu m’en sortir, je sais que c’est possible pour toi aussi ». À l’inverse, tout « antécédent » sert à disqualifier un aspirant candidat du métier de policier.

Finalement, les travailleurs de milieu sont des ressources peu coûteuses, le plus souvent rémunérées aux taux dérisoires qui prévalent dans le milieu communautaire. Et malgré les salaires très bas, les organismes peinent à trouver les fonds pour en embaucher. À Montréal-Nord, par exemple, les deux travailleurs du Café-jeunesse multiculturel ont longtemps été seuls à parcourir les rues de tout le quartier. Vous avez bien lu : deux, pour tout le quartier. Si l’arrondissement en comptera bientôt six, c’est grâce à l’obtention de financement de fondations privées, comme Chagnon et Saputo.

Si les fonds publics disponibles pour l’embauche de travailleurs de milieu augmentent aussi quelque peu depuis la pandémie, on parle bien sûr de miettes budgétaires, surtout si on les compare avec les sommes investies dans les corps policiers. Les organismes déjà à bout de souffle doivent passer des heures à rédiger demandes de subventions, rapports d’étapes et bilans annuels, pour justifier devant des bailleurs de fonds suspicieux la bonne utilisation de chaque dollar octroyé.

Pendant ce temps, les partis politiques font de la surenchère pour déterminer qui augmentera le plus les ressources des services de police, lesquels sont pourtant notoirement opaques lorsque vient le temps de la reddition de comptes. Notons au passage que, selon les données de Statistique Canada en 2019, Montréal est déjà la grande ville canadienne avec le plus grand nombre de policiers par habitant au pays.

Il est bien difficile d’admettre que les véritables solutions prennent du temps, alors que le climat politique et médiatique pousse à la recherche de solutions magiques et immédiates au sentiment d’insécurité. Or, puisque le travail de milieu repose sur les liens de confiance et la connaissance du quartier et de ses acteurs, il faut nécessairement du temps pour qu’une nouvelle recrue agisse au maximum de sa capacité. Dans le milieu communautaire, on le sait, et on l’admet d’emblée.

Le lieu commun du moment dit qu’il faut agir sur le court terme, en finançant de nouvelles opérations policières, tout en oeuvrant aussi sur les solutions à long terme, en investissant dans la prévention. Or, qui nous dit que l’embauche de nouveaux policiers, par exemple, mène nécessairement à des résultats plus rapides que l’embauche de nouvelles ressources dans les organismes communautaires déjà implantées et respectées dans les quartiers ?

Depuis déjà plusieurs décennies, les organismes qui oeuvrent auprès des jeunes décrient leur manque de ressources et tentent de faire valoir la pertinence de leur travail auprès des décideurs. Pendant toutes ces années, on a aussi négligé de s’attaquer aux causes profondes de l’insécurité sociale : la pauvreté, le manque de logement abordable, l’insécurité alimentaire, le sous-financement des infrastructures publiques, les inégalités dans le système scolaire, et j’en passe.

La pandémie a été la crise qui devait accélérer toutes les autres crises sociales qui se tramaient déjà loin des projecteurs. Et maintenant, devant les images de violence aux nouvelles, on se dit que la situation est « trop urgente » pour que la réponse politique à l’insécurité sociale porte sur ces causes profondes.

Si j’ai bien compris : ce n’était pas le temps d’agir sur les déterminants sociaux de l’insécurité avant que la violence augmente à Montréal, et ce n’est pas plus le moment d’agir maintenant que la question fait les manchettes. On s’étonne que les problèmes perdurent.

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