L'homme contre la nature

C'est presque un lieu commun d'opposer la nature à la technique et de valoriser la première au détriment de la seconde. Dans un opuscule provocateur issu d'une conférence et intitulé Éloge de l'homo techno-logicus, l'historien des sciences Yves Gingras entend contester cette vision du monde en proposant «un éloge de la technologie et de l'artifice». Notre monde, écrit-il, est «un produit de la raison humaine», c'est-à-dire qu'il est façonné par la technologie, qui n'est rien d'autre qu'une combinaison de la technique et de la raison: «Je défendrai l'idée que l'homo sapiens étant un homo faber, tout ce qui l'entoure ne peut qu'être artificiel, c'est-à-dire un produit de l'art. En ce sens précis, l'être humain est nécessairement un être contre-nature, anti-nature, le produit le plus paradoxal de la nature. Il est devenu un homo techno-logicus.»

Longtemps méprisée ou dévalorisée dans l'histoire humaine, la technique doit attendre le début du XVIIe siècle, et Francis Bacon, pour entrer dans les bonnes grâces de la pensée occidentale. Selon le théoricien anglais, en effet, l'opposition nature-technique doit être dépassée puisque «les secrets de la nature se révèlent plutôt sous la torture des expériences que lorsqu'ils suivent leur cours naturel». Le projet d'imitation de la nature, dès lors, s'efface derrière le projet moderne de la compréhension et de la transformation de la nature avec laquelle il s'agit de ruser pour la corriger et la surpasser par des techniques. Diderot et d'Alembert, dans l'Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, poursuivront cette entreprise de «revalorisation des techniques».

Contestée, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, par le courant romantique qui y lit, pour le déplorer, «le divorce entre l'homme et la nature», cette vision mécaniste du monde ne sera pas renversée pour autant puisque, s'il faut en croire Yves Gingras, il en aurait été contre la nature de l'homme, qui est un être contre-nature, de se replier sur une nature laissée à elle-même, celle, écrivait Goethe en réplique à Bacon, qui «se tait sous la torture».

La torture, plutôt, se poursuivra dans une logique moderne qui entraîne la rationalisation des objets techniques: «Les technologies modernes ne sont donc plus le seul fait du travail de la main en contact direct avec la matière, comme l'étaient les anciens métiers, mais présupposent une connaissance théorique des principes qui rendent possible la création d'objets artificiels.»

Le projet de compréhension et de transformation de la nature, rendu à ce stade, dépasse la conception mécaniste du monde pour entrer dans un processus de «désubstantialisation» de la matière qui, en retour, permet de mieux agir sur celle-ci. S'inspirant de Bachelard, Gingras constate: «La pensée s'instrumentalise et, à l'inverse, la technique se rationalise et, en un sens, se spiritualise car c'est l'esprit humain qui agit sur la matière.» L'esprit, donc, et non plus seulement la main en ce sens que «les instruments scientifiques modernes sont des théories matérialisées». Pour illustrer cela, il donne l'exemple, entre autres, de l'échographie, dont les résultats «réalistes» sont dus au traitement formel des données «car la simple addition brutale, dans le détecteur, des multiples reflets des ondes ne produirait que du bruit».

Quelques ambiguïtés

Où cela nous mènera-t-il? À l'heure du génie génétique, qui laisse entrevoir une infinité de possibilités non seulement quant au perfectionnement de la machine humaine mais aussi quant à sa reconstruction, n'atteint-on pas la limite ultime de ce processus «d'hominisation de la nature» qui serait sur le point de se retourner contre l'homme lui-même? Sans nier les problèmes éthiques que pose «cette ère [...] radicalement nouvelle», Gingras écrit: «Notons simplement que décrire ces pratiques en tant qu'éléments d'une longue chaîne de rationalisations n'est pas prendre position sur leur caractère raisonnable ou non.»

On veut bien admettre cette distinction entre les ordres descriptif et normatif, mais on aurait pourtant souhaité que l'historien lève quelques ambiguïtés. Par le titre de sa conférence, d'abord, c'est bel et bien à un «éloge», donc à un jugement favorable, qu'il nous convie et non à un «portrait», une entreprise qui, elle, relève plus de l'ordre descriptif. Ensuite, et sur cette base, une question se pose: l'évolution qui mène de l'homo sapiens à l'homo techno-logicus est-elle inscrite dans le code de l'humain au sens où ce que ce dernier considère comme une manifestation de sa liberté, c'est-à-dire l'intervention rationnelle sur la nature, ne serait en fait que la manifestation d'un déterminisme? Il ne s'agirait alors plus de faire l'éloge ou de s'adonner au blâme de ce procès mais d'en constater la marche en toute lucidité et de se réfugier dans la seule éthique alors possible, c'est-à-dire celle de la nécessité, même devant l'apocalypse.

Mais si, au contraire, on adopte plutôt la position voulant que la technologie soit le produit de la liberté humaine, la perspective s'en trouve radicalement changée et le débat éthique peut-être plus urgent et plus complexe que jamais auparavant. En admettant, en effet, que le processus décrit par Gingras soit celui «d'une longue chaîne de rationalisations», la question ne se poserait-elle pas, alors, de juger si le rationnel est raisonnable et, advenant que ce ne soit pas le cas, en cette matière essentielle à tout le moins, de se demander si le salut de l'homme ne passe pas par une certaine ouverture à l'irrationnel qui, paradoxalement, lui permettrait de renouer avec le raisonnable?

Que l'être humain soit un être contre-nature, son histoire le démontre assez clairement. Mais l'est-il naturellement, par déterminisme, par son code, et il ne reste plus alors qu'à chanter l'amor fati en dansant sur ses ruines éventuelles, ou l'est-il librement, et alors le pire mais aussi le mieux restent possibles, suivant sa volonté?

Gingras ne pouvait pas, en une petite cinquantaine de pages, régler le sort de ces questions philosophiques complexes, et on ne saurait le blâmer de les avoir esquivées. Toutefois, l'ambiguïté qu'il cultive en se situant entre l'éloge et la description appelle des éclaircissements pour la suite de ce débat fondamental. Assisterons-nous impuissants au spectacle de notre propre puissance ou en serons-nous les libres sujets? Je reste, quant à moi, volontariste au sens humaniste du terme.

louiscornellier@parroinfo.net

Éloge de l'homo techno-logicus

Yves Gingras

Fides

Montréal, 2005, 56 pages

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