Le meilleur système

En 1958, la commission scolaire de Saint-Amable ferme ses écoles. Elle n’a pas le choix, dit-elle. L’argent manque. Elle étouffe. Depuis deux mois, les professeurs n’ont pas été payés. Tout le monde est sur la paille. Ses écoles n’ont plus les moyens de fonctionner. Environ 500 enfants sont renvoyés à la maison.

Impavide, le gouvernement Duplessis ne lève pas le petit doigt. Il affirme même que les commissaires prélèvent trop d’argent par l’entremise de la taxe scolaire. Les commissaires expliquent qu’il leur faut trouver de l’air. Mais la si mal nommée Union nationale, la machine de Duplessis, ne veut rien entendre. Ces conservateurs ne pensent qu’à réduire les taxes et gratifier leurs amis de cadeaux, dans des desseins électoraux.

Dans les universités, cela ne va pas beaucoup mieux. Duplessis refuse l’argent d’Ottawa. L’éducation est de compétence provinciale, argue avec raison le premier ministre, réfugié derrière un paravent autonomiste qui ne sert qu’à masquer son laisser-faire. Il confond, comme d’autres après lui, ce simple verrouillage avec une politique.

Au temps de Duplessis, il était néanmoins sans cesse répété, avec tambours et trompettes, que les enfants jouissaient du meilleur système d’éducation au monde. Rien de moins. On s’en pétait les bretelles à qui mieux mieux, dans une suite infinie de discours aussi creux que pompeux.

La réalité était évidemment tout autre. Des taux d’analphabétisme affligeants. Une éducation réduite aux seules fins de la reproduction de dirigeants, fabriqués dans de petites usines à bacheliers, au sortir des collèges classiques. Pour les autres, tout au plus, l’apprentissage des rudiments d’un métier, au nom de la grandeur du catéchisme de l’ordre établi. Pour les femmes, l’horizon de la maison. Antoine Rivard, pilier du régime, affirme qu’elles ne sauraient espérer mieux. Bien sûr, de nouvelles écoles sont construites. Bien sûr, des professeurs sont engagés. C’est la lumière nécessaire à éclairer tout cela qui fait défaut.

Une véritable prise en main de l’école s’est jouée par l’implantation d’une chose toute simple : un système de transport collectif pour les enfants. Jacques Parizeau le rappelait, à l’occasion d’un discours saisissant livré en 2012. Dans un livre qui vient de paraître, intitulé Ce qu’il nous reste du printemps, Gabriel Pelletier en retrace les grandes lignes. Parizeau avait parlé ce soir-là, je m’en souviens bien, des autobus jaunes comme d’une formidable avancée pour une société vouée, au nom de l’ordre établi, à n’être qu’un monde de va-nu-pieds. Ces véhicules jaunes, plaidait Parizeau, nous n’avions pas idée de ce qu’ils avaient signifié. Ils permettaient enfin aux enfants, d’où qu’ils viennent, d’accéder à l’école. Parizeau avait expliqué que cela devait à terme les amener plus loin encore, sur le chemin d’une éducation gratuite pour tous. Oui, il importait de miser plus que jamais sur l’éducation, disait-il. C’était d’ailleurs, à son sens, la seule avenue possible en société pour gagner du terrain, pour s’éviter de partir en friche.

La route a-t-elle été perdue de vue ? Cette année, quantité d’autobus jaunes sont arrêtés pour le début des classes. Il manque au bas mot 700 professeurs. Du moins, ce sont les chiffres jovialistes avalisés par le ministre devant cette déconvenue inouïe. En réalité, selon les directions d’école, ce serait le double. Sans compter le manque de spécialistes et de personnel pour les services de garde. 

Plusieurs professeurs, le regard hagard, semblent sortir tout droit d’une boîte à surprises. Ils ont été engagés à la va-vite. Ils n’ont pas de diplôme. Ils n’ont pas d’expérience. Ils n’ont pas été accompagnés. Et ils se retrouvent, du jour au lendemain, responsables de classes complètes ! L’exigence de la disponibilité a supplanté celle de la compétence. Comment s’étonner que, dans ces conditions où ils sont voués à improviser, les taux d’abandon chez les professeurs s’avèrent effarants ? Un professeur sur cinq quitte bien vite ses fonctions. Et les enfants se retrouvent, eux aussi, sur cette même pente déclinante. Cette année, le nombre d’élèves qui ont abandonné leurs études a augmenté de près de 30 %, du moins selon des données préliminaires compilées par Le Journal de Montréal.

La grande ambition de modernisation mise en avant par François Legault pour le système d’éducation se résumait à une lubie de gestionnaire à la petite semaine : l’abolition des commissions scolaires. Ce fut fait avec un empressement aux allures de précipitation, selon une méthode autoritaire dont ce gouvernement est devenu habitué.

L’autre grand projet de François Legault, dans ce cadre déjà bringuebalant, était l’implantation de classes de maternelle pour les enfants de quatre ans. Ces deux mesures, en périphérie des urgences réelles, n’ont pas amélioré la situation. Elles l’ont aggravée, en étirant encore l’élastique qui menaçait déjà de claquer.

Dans les classes québécoises, l’urgence était-elle d’improviser un cours à la citoyenneté, au nom de la fierté d’être né, au nom d’un chauvinisme assumé, comme le disait la vice-première ministre ? Être fier, malgré autant de misères, s’avère aussi important, à en croire ce gouvernement, que de prêter foi jadis au petit catéchisme. Pendant ce temps, quantité d’enfants continuent d’égrainer leur année scolaire dans des roulottes en carton ou dans des écoles pourries, privés de professeurs dignes de ce nom.

Comment, dans un cadre aussi fragile, faire confiance au ministre de l’Éducation ? Jean-François Roberge est allé jusqu’à prétendre à répétition avoir l’approbation de la Santé publique pour de simples tests de qualité de l’air dans les écoles, alors que cela s’est révélé faux, archifaux. Cela donne d’emblée la mesure du reste.

Le système d’éducation coûte cher. Nous le savions déjà. Sous la gouverne d’esprits heureux, depuis plusieurs années, nous apprenons désormais ce que l’ignorance va finir par nous coûter.

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