Bazzo: Carnets de piquetage

SO-SO-SO Solidarité! Ce mantra obligé des piquets de grève a pris une autre signification pour moi suite à la publication de mon texte d'il y a deux semaines où je m'ennuyais bruyamment de la radio publique. VOUS vous ennuyez aussi terriblement de cet outil, cette présence, cette étincelle, de vos amis hertziens, de ce rapport quasi interactif avec un média. Vous avez été très nombreux à m'exprimer votre besoin d'une radio différente, à travers le courriel du Devoir, à l'épicerie, au gym, au marché, sur la rue ou le piquet, à travers des témoignages, des cris virtuels d'exaspération, des soupirs lourds de ressentiment envers ceux qui ont sauvagement tiré la plogue. Vous avez exprimé le même attachement et la même impatience quand de motivés lock-outés ont envahi la rue Saint-Denis, dimanche dernier, distribuant tracts et information à propos du conflit qui sévit à Radio-Canada depuis quatre semaines maintenant. Pour ces cris du coeur, pour cette foi dans un média souvent bousculé: MERCI.

Ma grande surprise est là; cet instrument public qu'est Radio-Canada (et plus particulièrement sa radio), sans cesse affamé et bousculé par le gouvernement fédéral, conspué par les démagogues du privé et de Québec Inc, raillé par les ti-comiques en mal de jokes faciles, a des amis. Des jeunes curieux, des boomers fidèles, des gens allumés, et qui adoptent ce média pour ce qu'il est: une voix différente ET la garantie d'un espace démocratique. Une idée, comme ça: une fois le conflit terminé, nous devrions tous, artisans, auditeurs, téléspectateurs, patrons, intellectuels, comme le font les anglophones avec Les Amis de la CBC, systématiser cet élan de sympathie et en faire un rempart organisé contre l'arbitraire gouvernemental, un appui public constant et vigilant.

Tourner en rond, au propre comme au figuré, même avec une pancarte personnalisée (INDICATIF PASSÉ d'un bord, REVENDICATIF PRÉSENT de l'autre) finit par désorganiser la pensée. Voici quelques réflexions en vrac, autour du conflit.

Stage d'anthropologie

Pour un chercheur en quête d'un stage en milieu clos, l'anthropologie de la ligne de piquetage est un sujet faste. Terrain fertile où la recherche de statut social s'exprime à travers la "comitéose" avancée et l'"internetite" aiguë, où les clans se forment, où le machisme idéologique et le pragmatisme de type Système D s'affrontent et/ou se complètent, dépendant des jours, où on s'interroge de manière quasi psychanalytique sur notre rapport au travail, où "l'ennemi" à l'intérieur de la Maison devient parfois un ennemi intérieur, où le taux de naissance de rumeurs et contre-rumeurs peut atteindre le 2,2 à l'heure et par personne, bref, un piquet de lock-out est une micro-société sur le trottoir, et c'est passionnant à observer. (Mais pas pendant quatre semaines!)

Où est la vision?

Une étude menée par la firme de consultants en management Hay révélait, il y a quelques mois, un malaise profond à la SRC, un sentiment de ne pas savoir où nous allons, d'être menés par des gestionnaires sans vision qui gèrent des bâtisses et la circulation entre les productions du privé, doublé d'un climat de travail pourri, dont le taux psychédélique de burn-out est un symptôme éloquent..

Le climat, disait le rapport Hay, est malsain à l'intérieur de cette entreprise, il l'est encore et le restera quand nous rentrerons. À Radio-Can comme ailleurs, en 2002, où est la VISION? Où sont les projets fédérateurs, où est la cohérence? De rafistolages à la petite semaine en conditions gagnantes ponctuelles, on bricole, on patche, on patauge. Comme dans le système de santé ou dans le monde de l'éducation, on tolère lâchement, à tous les niveaux, que ça aille mal structurellement, on s'accommode d'une absence totale de vision et de perspective, on se bricole des aménagements idéologiques pour se faire croire que ça fonctionne malgré tout et on appelle ça de la culture d'entreprise. Il y a, ces années-ci, dans cette manière d'aller de compromissions quotidiennes en déni de la réalité, quelque chose de profondément "bien de chez nous", qui nous mène directement dans le mur, l'air de La Fureur à plein tubes et le pied sur l'accélérateur...

Auditeurs et téléspectateurs, privés de ce média qu'ils aiment, trouvent que ça commence à bien faire. Les artisans, dépossédés de leur travail, voient s'écouler les semaines avec angoisse: combien de temps ce conflit s'éternisera-t-il, hors de toute décence ou respect pour le public pourvoyeur?

Le lock-out pourrait bientôt prendre une tournure inattendue. Dans quelques jours, à Montréal, près du fleuve, débute une période maudite qui dure une bonne quinzaine; celle de cet insecte dégoûtant et crétin, l'éphémère, qui, par cohortes entières et dans un bruissement apocalyptique, n'a d'autre but que de s'accrocher aux cheveux et aux vêtements, de vous entrer dans le corps par la bouche et les oreilles.

Si nous sommes encore sur le trottoir dans dix jours, nous pourrons considérer que l'employeur aura décrété rien de moins que la guerre biologique contre ses employés, et qu'il leur assène un "Mange de la manne" par le biais de l'arme entomologique.

Comme moyen de clouer le bec à des travailleurs des médias, difficile de trouver plus symbolique, sans compter que les piqueteurs végétariens contraints d'avaler de la protéine animale pourraient répliquer en invoquant la Charte des droits et libertés. Le bordel, quoi.

Ce lock-out était arbitraire, il deviendrait carrément pervers...

SO-SO-SO Sauvez-nous des mannes!