Changer d’air

Se réfugier dans la canopée, un fantasme, une cure de quelques heures ou de quelques mois. Parfois, il faut se débrancher pour se brancher à soi.
Adil Boukind Le Devoir Se réfugier dans la canopée, un fantasme, une cure de quelques heures ou de quelques mois. Parfois, il faut se débrancher pour se brancher à soi.

L’été s’est échappé comme un soupir, si vite oublié. Pour la rentrée, une amie m’a suggéré de regarder plus haut et plus loin. « On le sait que ça va mal. Dis-nous où ça va bien. » Alors, je me suis perchée. Une plateforme en hauteur, des pics mineurs ou à ventre roux (très rare, me dit mon voisin ornithologue), des cardinaux et des mésanges bicolores flirtant avec la canopée, la fraîcheur du tilleul odorant et du chêne, découvrant un horizon apaisant de mon perchoir. Tout est question de point de vue. Toujours.

Petite, je grimpais dans l’érable à côté de la maison (mon père y avait installé un anneau et une chaîne) et je me cachais là, espionnant « les grands » à leur insu. Je les trouvais soudainement petits.

J’ai dû être une tourterelle triste dans une précédente incarnation, j’arrive à les comprendre. Elles m’ont accompagnée tout l’été, mes jolies colombes et leur chant mélancolique, hou-ah houhouhou. Lamartine traduisait :

« Mon coeur, lassé de tout, même de l’espérance,

N’ira plus de ses voeux importuner le sort ;

Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,

 

Un asile d’un jour pour attendre la mort. »

J’ai observé au loin, le vallon du Pinacle, comme un mamelon rassurant qui aurait existé bien avant #FreeTheNipple. J’y ai enfoui mon enfance.

Chaque fois que je redescendais de mon perchoir, j’attrapais les rumeurs du monde au vol, des attouchements bénis par le pape, des joueurs de hockey qui ont donné leur 110 % dans le jockstrap. Je remontais me réfugier là-haut, sur ma plateforme cachée. Pit pit pit. Ah tiens, une branche du tilleul a cassé. Faudra que j’appelle monsieur Poirier, le docteur des cimes.

Une cabane dans les arbres

 

Je me suis hissée, inspirée par le récit de l’ex-berger français, Édouard Cortès, l’auteur de Par la force des arbres. Ce père de quatre enfants, affligé d’acédie (un découragement spirituel), ce qu’on qualifierait de burn-out en termes plus prosaïques, s’est niché dans un chêne de la forêt périgourdine durant trois mois, sous le dôme d’une chapelle vivante. Il a vécu tout un printemps dans sa yourte sylvestre de bois et de verre pour s’éloigner du monde, retrouver la paix et tourner la page sur un échec. Tout en lisant Lamartine et Rimbaud, il était observé par la faune locale : « Ils me regardent comme un oiseau en volière ou un ouistiti au zoo. Je suis leur drôle d’oiseau. »

Ses enfants et sa femme venaient le visiter le dimanche, comme un convalescent. Mieux que les antidépresseurs, ce bain primitif de shinrin-yoku,que les médecins peuvent prescrire au besoin, l’a réanimé, réenchanté. La sève s’est remise à couler. « Pour que la sève de la vie nous traverse, apprendre à demeurer comme l’arbre. » Immobile. C’est l’un des plus beaux livres que j’ai lus cet été de là-haut, le plus poétique et le plus tonique en tout cas.

Tiens, je me disais que si mon collègue Jean-François qui s’est fendu d’un gazouillis sur le voile en vacances à la plage avait eu Par la force des arbres dans les mains, il se serait contenté de minimalisme numérique. C’est comme le soutien-gorge : oui, c’est peut-être plus féministe de l’enlever (et ce n’est pas un signe religieux), mais comme femmes, « on s’en bat les boobs » de votre avis.

À tant adorer ce qui est mais ne compte pas, on finit par ne plus rien savoir de ce qui compte mais ne se voit pas

 

Mon amoureux français, très « admiratif » des spectatrices qui ont flashé leur poitrine sur très grand écran au spectacle de Rammstein dimanche soir au parc Jean-Drapeau, m’a appris le mot « tchoutches » (seins). Mêlez-vous de vos tchoutches.

Vaut mieux surfer sur la mer qui contient toutes les réponses : tout n’est que vagues et invariablement, tout ce qui monte redescend.

Édouard Cortès, lui, dégoûté de nous, a fait un jeûne des hommes, un suicide numérique et une cure sylvatique à 0 ng/m3 d’arsenic. Salvateur.

« Ma cabane est un avant-poste sur la beauté du monde. » Un monde qui a perdu 80 % de ses insectes en 30 ans (en Europe), et le tiers de ses oiseaux en 15 ans (en France), rappelle-t-il au bénéfice de ses lecteurs et des tourterelles tristes qui roucoulent encore.

Un philosophe des hauteurs

 

Cortès est un philosophe naturaliste et un aventurier, bien avant d’être un Robinson idéaliste forcément déçu. « Quand le malheur vient de grandes choses, chercher le bonheur dans les petites. Si un chagrin survient, avant de le chasser, laissons-le enseigner ce qu’est une vraie joie. »

N’en doutons point, cet écrivain vise aussi une véritable sobriété heureuse, comme celle du philosophe jardinier Pierre Rabhi. Il espère ne rien posséder qui le possède. « Même volontaire, je ne connais rien de plus compliqué à atteindre qu’une vraie simplicité. »

Tout en buvant son café de chêne, ou en cueillant les plantes sauvages (pousses de chêne, hêtre, tilleul, aubépine) pour sa salade, l’homme des bois préconise le végétal plutôt que le « digital », se débrancher pour mieux se brancher en soi. S’enforester ainsi nous ramène à l’essence-ciel, le paradis perdu de Vendredi ensauvagé. « Il y a tant de cathédrales en forêt. Se couper des arbres, c’est abattre des ciels en nous. »

Je regrette les temps où la sève du monde L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts Dans les veines de Pan mettaient un univers 

 

Cortès retrouve la fureur de vivre grâce aux arbres, aux insectes, aux animaux qui l’acceptent parmi eux. Et entre l’Espagne et la France qui s’embrasaient cet été, je le lisais : « Rien n’est plus incendiaire qu’un homme sans feu sacré. Quand les coeurs se refroidissent, la terre se réchauffe et brûle. […] Plus nous sommes éloignés de la nature, plus notre nature nous devient étrangère. »

Le programme proposé par Québec solidaire (ceux-là mêmes qui dénoncent la fonderie Horne de Rouyn depuis 2019) entend démocratiser l’accès aux forêts et instaurer « un droit à la nature », des parcs nationaux gratuits, des transports collectifs pour s’y rendre, à la scandinave.

Mais c’est certainement moins payant que de donner un « droit de polluer » à des entreprises qui voient la nature comme un vaste magasin à rayons où puiser sans fin tout en diminuant le quotient intellectuel des futurs électeurs, un des effets secondaires de l’arsenic.

Quant au ministre de l’Environnement, Benoit Charette, il semble avoir bien envie de changer d’air ou d’ère, mais il devra « continuer ». Dans deux jours, il sera « en » campagne à défaut d’être « à la ». Pauvre hère.

cherejoblo@ledevoir.com

JOBLOGChangement d’ère

Deux films, deux époques et pourtant…

Cet été, j’ai visionné (deux fois !) Lignes de fuite au cinéma, réalisé par Catherine Chabot et Miryam Bouchard. J’avais vu la pièce de théâtre et j’ai aimé le film tout autant. J’y suis notamment allée avec un membre de la génération Y. Le film porte sur eux, leurs défis, leur déni, leurs renoncements, leurs parades inutiles, les changements climatiques en arrière-plan. Les trois amies (Léane Labrèche-Dor, Catherine Chabot et Mariana Mazza) se retrouvent entre deux vagues pandémiques, resto, karaoké et selfies. La vérité fait place aux mensonges sociaux. À voir en salle ou en VSD dans quelque temps. Excellent. bit.ly/3TqPJwX

Et puis j’ai retrouvé le film Downton Abbey. Une nouvelle ère avec joie. Mon amie Mimi me l’a conseillé, malgré les critiques. Avec raison. L’arrivée du cinéma parlant, les changements et l’adaptation auxquels doit faire face la famille Crawley nous montrent que la stabilité n’est pas de ce monde, il y a cent ans comme aujourd’hui. Tom (le gendre, ex-chauffeur) goûte désormais à la véritable intégration et les frasques de la comtesse Violet (Maggie Smith) m’ont fait sourire. J’ai versé une larme aussi. Plaisir même pas coupable pour inconditionnels seulement, histoire de changer d’air. En VSD. bit.ly/3dUeQrj


Aimé Cantine sauvage de Nathalie Le Coz et Martin Perreault, deux amateurs de plein air qui nous expliquent comment tirer parti du territoire et s’approvisionner en pleine nature. Ortie, genièvre, racines, champignons poussent gratuitement. De même, on peut cueillir ses moules (sur la Côte-Nord), piéger les marmottes ou ramasser les road kills, cuisiner de la confiture de baies d’églantier, faire pousser des endives à la cave l’hiver. Cet ouvrage pullule d’idées survivalistes qui ne demandent qu’à s’ouvrir les yeux et les baisser vers le sol. On explique aussi comment tirer parti des feuilles et racines des légumes du potager. bit.ly/3QXtkWo

Savouré Le vide : mode d’emploi. Aphorismes de la vie dans les ruines, d’Anne Archet.
C’est le genre de bouquin que tu ne lis pas si tu souffres d’acédie. Par contre, pour qui apprécie les propos de Cioran, ou est atteint de misanthropie, ou se sent orphelin politique, on retrouve ici cette même déconstruction du monde, livrée par une anarchiste qui nous a titillés avec ses récits érotiques. Son seul luxe ? Le silence.
« Lénifiant : tranquillisez votre esclave, appelez-le citoyen. »
« Décore ta vie : les gens qui n’ont que le mot “néolibéralisme” à la bouche m’indisposent, car je sais que leur intention se limite à réarranger la disposition de ma cage. »
« Ennui : L’ennui, ce mal étrange qui pousse à la débauche, à la guerre, à la vente de produits Avon ou à voter conservateur. »
En librairie, le 1er septembre. bit.ly/3CvwMTy


Par la force des arbres

Édouard Cortès. Éditions des Équateurs, Paris, 2020, 176 pages.



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