La langue blessée

Nous entrons donc en campagne électorale dimanche. Il n’y sera pas beaucoup question de culture, sans doute tassée du chemin, comme d’habitude. Du moins, hors du champ conservateur, les chefs des partis vont parler de sa soeur, la langue, rivalisant de promesses pour assurer sa survie à l’heure des déclins.

Le français, c’est comme l’environnement : il faut le voir frapper un mur avant de s’inquiéter sérieusement de son sort. Chercher des coupables, on veut bien : les Anglos qui nous regardent de haut, la culture américaine en envahissement planétaire, l’immigration qui transforme le paysage. Des faits incontestables, durs à changer. Se regarder dans le miroir est plus ardu.

Car chacun porte sa part de responsabilité dans la débâcle en cours. Dont bien des Québécois des générations montantes, qui adoptent le franglais sans s’en sentir penauds. Aussi leurs aînés qui n’ont pas su les guider mieux que ça.

On s’indigne de la débandade du français, après la récente publication des chiffres de Statistique Canada montrant une régression implacable de son usage au foyer. Quoi  Notre langue, collée à la culture, à l’identité, à l’histoire vive du Québec, en chute, vraiment, jusque dans son berceau ? Et comment !

Certains parlent de chiffres triturés, mais on aura vu monter et s’écraser la vague. Et tant de gouvernements successifs, dont ceux formés par le Parti québécois, ont fait le lit de ses déboires. Érigeant des barrages contre l’anglais, mais sans bousculer le peuple, sans prendre de vraies mesures pour améliorer la qualité de la langue collective, sans l’enseigner avec rigueur. Il faut dire que plus grand monde n’a envie d’enseigner chez nous. Faute de volontaires, on empilera les élèves dans des classes bondées.

Qui, au sommet, a valorisé la transmission de savoirs, misé sur la responsabilité commune ou cherché à attiser la curiosité intellectuelle ? Le problème grondait depuis longtemps dans les écoles. Il fallait faire passer les enfants, cancres et alphabètes y compris, sinon les parents protestaient et le ministère de l’Éducation se faisait taper sur les doigts. Niveler par le bas a son prix. On le voit bien. Puisqu’on le paie.

Les Québécois ne sont pas des enfants à protéger contre eux-mêmes. Il vaudrait mieux les traiter en adultes capables de relever la tête et de s’améliorer. Désormais, en haut lieu, le paternalisme de la CAQ va à contresens, ce qui semble rassurer l’électorat.

Parlons-nous français ou québécois sur les rives du Saint-Laurent ? Qui d’entre nous veut poser la question qui tue ? Faute de débattre de ce délicat enjeu, la réponse demeure en suspens, les pieds dans le vide, la langue pendante, les yeux rieurs puisque l’humour est roi.

Sans balises, au fil des décennies, on s’est cru tout permis. Et que je t’envoie valser les règles de la syntaxe. Et que j’expédie aux oubliettes les mots de vocabulaire trop pointus. Pas de ça chez nous ! On a notre parlure. Ouste ! Mais la richesse du français international nous appartient aussi. Il faut pouvoir lire des ouvrages d’écrivains français, belges, guadeloupéens ou sénégalais sans perdre le fil. Et des auteurs québécois au premier chef. Le taux d’illettrisme est si élevé dans nos rangs. Plusieurs ne peuvent même pas déchiffrer des textes en joual. C’est dire…

D’ailleurs, nul ne s’entend sur la nature de la langue québécoise, qui varie selon les régions. On a raison d’être fiers de nos particularismes. Notre accent nous définit. Même les sacres participent à la culture nationale. Mais parce qu’on ne promeut pas l’apprentissage du français planétaire, un grand nombre de Québécois s’en sont détournés. On aurait dû s’inscrire fièrement à l’intérieur de la francophonie, pour mieux pousser Paris à contrer son anglomanie. Peu à peu, on s’est laissés dériver, s’isolant de facto. La France a mal à sa langue, mais ce n’est pas une raison pour abdiquer ici. À deux pieds des États-Unis, arc-boutés au ROC anglophone, nous pouvions faire beaucoup mieux que ça, sans rejeter uniquement la faute sur les autres.

Aujourd’hui, dans les commerces, dans les rues de Montréal, on entend des francophones dialoguer en franglais, sinon en anglais, un coup partis. Question de mode, de snobisme. Choix existentiel. N’allons pas reprocher aux jeunes de maîtriser la langue de Shakespeare, devenue celle des communications internationales. C’est le dédain affiché à l’égard du français qui fait mal. Il est devenu ici une langue floue, qui fait perdre l’envie de se battre pour elle et que plusieurs délaissent. Le Québec n’a pas cherché à hausser le niveau linguistique collectif. Les nouveaux arrivants en rient. Ça nous insulte. On monte sur nos ergots. Mais on s’est laissés aller. Relevons-nous ! Sans s’engager dans un vrai changement de cap, la CAQ peut bien nous parler de fierté…

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