Ce FFM qui veut revivre

L’affaire semble surréaliste. Le défunt Festival des films du monde (FFM), mort endetté jusqu’au cou après des déboires qui pourraient faire l’objet d’un volumineux dossier, entend renaître sous le nom de Global Festival des films de Montréal (FFMG) plus tard cette année, comme Le Devoir le révélait mercredi. La résurrection éventuelle du FFM circulait entre les branches. On n’y avait pas prêté l’oreille, la jugeant impossible. Dans le milieu, certains crient au canular. D’autres à la frime.

En avant-goût, un hommage au FFM est donc accessible gratuitement au cinéma Impérial. Dès jeudi, jusqu’au 5 septembre, 20 films déjà projetés et primés sont proposés en accès gratuit à l’Impérial. La nouvelle de cette rétrospective est sortie en douce mardi sur le site Web du FFMG, deux jours à peine avant la tenue du coup de chapeau.

Quant au festival lui-même, il serait prévu en fin d’année, dirigé par nul autre que Pierre-Henri Deleau, ancien délégué général de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, qu’on imagine mal venir s’y casser le cou. Le distributeur Louis Dussault le précise : « Sophie Boiré, l’épouse de Pierre-Henri Deleau, me demandait mercredi ce qui se passait à Montréal. Son mari est hospitalisé pour une opération assez grave, et ils ignorent ce qui se trame avec ce nouveau festival. » Tout ça sent la manipulation désespérée à plein nez. Deleau est un vieil ami du FFM, faut-il brandir son nom à son insu ?

De toute façon, les temps ont changé, les habitudes cinéphiliques aussi. Les plateformes transforment la donne. Les jeunes publics regardent ailleurs. Les institutions, qui avaient coupé les vivres au FFM, ne tendraient pas la main à son successeur. Alors quoi ?

D’ici là, l’hommage est confirmé ces prochains jours et la salle bouclée. Mais sous secret gardé : plusieurs ayants droit des films à l’affiche n’avaient pas été mis au parfum de ces projections, du moins à ces dates-là. Le comble : le cinéaste André Forcier, cité en long et en large sur ce site à coups de déclarations encensant le FFM et son fondateur, révélait au Devoir avoir ignoré lui-même dans quoi il s’embarquait comme membre du conseil d’administration. Il n’a même pas su à l’avance que son Vent du Wyoming (1994) serait projeté samedi. Certaines ententes auraient été bouclées en 2021, mais en l’absence d’un suivi, ce fut la surprise.

Les 20 films de l’hommage sont de bonne tenue. Là n’est pas la question. On avait apprécié La fiancée syrienne, de l’Israélien Eran Riklis, Les Plouffe, de Gilles Carle, Carmen, de Carlos Saura, La couleur du paradis, de l’Iranien Majid Majidi, et autres titres porteurs, dont le film de Forcier et Kenny, de Claude Gagnon. Ces oeuvres ne seront pas projetées en 35 mm, l’Impérial ne possédant plus les équipements requis.

Ce festival, d’abord glorieux, on l’avait vu triompher puis plonger, après des bras de fer avec les institutions, un manque de renouvellement et une perte de prestige. Son maître d’oeuvre avait bien des détracteurs, des admirateurs inconditionnels aussi, moins nombreux qu’avant.

Depuis une dernière cuvée en 2018, pas de FFM, donc, tombé au combat. Ses dernières éditions s’étaient déroulées sous la houle et dans l’anarchie, avec maints employés qui couraient en vain après leur paie et des cinéastes laissés en plan. On savait Serge Losique en mauvaise santé et désargenté. Puis la pandémie fit le vide.

Ce soubresaut impromptu du FFM remet en lumière les frictions du milieu du cinéma dans son fragile écosystème. Second revenant de la saison : Roland Smith. L’ancien propriétaire de l’Outremont, du Verdi et d’autres salles mythiques où il forma durant maintes décennies des générations de cinéphiles s’effaçait du décor.

Or donc, après deux ans d’absence pandémique, le voici de retour avec le Festival du cinéma latino-américain de Montréal, présenté au cinéma du Parc, qu’il aura en son temps dirigé. Les hispanophones suivent son rendez-vous, comme d’autres cinéphiles grâce aux sous-titres français ou anglais. Il propose des oeuvres québécoises. Sauf que cette onzième édition se déroule du 26 août au 5 septembre, à peu près aux mêmes dates (scellées depuis plusieurs mois) que l’hommage au FFM. « J’aurais décalé d’une semaine, si j’avais su… » clame-t-il.

Le carré de sable est petit à Montréal. Chaque manifestation a besoin d’air pour vivre et trouver son public. Le Festival de films féministes de Montréal (du 7 au 10 septembre) devra se saborder après six éditions, faute de fonds suffisants. Ça va mal partout. L’hommage au FFM parviendra peut-être à suivre son cours ces prochains jours, à moins d’une révolte des ayants droit. Mais l’émergence du Global Festival des films de Montréal à la fin de l’année semble issue du rêve d’un président amer otage de son passé.

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