Séduction 65

Le thème de l’heure est passé de la retraite hâtive — dominant dans la conjoncture d’un chômage élevé — au travail tardif — dans un contexte de pénurie de main-d’oeuvre. Les travailleurs dits expérimentés se retrouvent au coeur d’une grande séduction, aidés en cela par une fiscalité accommodante.

Le Conseil du patronat du Québec (CPQ) indique que la province comptait 253 000 postes vacants en mai. Par ailleurs, sa population de 60-69 ans atteint près de 1,2 million de personnes, avec un taux d’emploi de 49,4 % dans le segment 60-64 ans et de 20,5 % dans celui des 65-69 ans, selon les données de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques (CFFP) de l’Université de Sherbrooke.

Sur un horizon plus lointain, Emploi et Développement social Canada a estimé que pour la période 2019 à 2028, plus de 1,4 million de postes seront à pourvoir au Québec. Il est projeté que ces besoins seront comblés à 54 % par les jeunes intégrant le marché du travail, à 17 % par une augmentation du taux d’activité dans le segment des 15-64 ans et à 8 % par les personnes de 65 ans et plus qui désirent poursuivre leur carrière ou réintégrer le marché du travail. Ce qui laisse environ 20 % à l’immigration.

On voit donc l’intérêt de courtiser cette cohorte dite de travailleurs expérimentés. Le CPQ en fait une cible privilégiée avec le lancement, mercredi, de son projet « visant à identifier et développer des outils de rétention ou d’embauche des personnes de 60-69 ans. Ce projet permettra de rejoindre et d’accompagner 90 entreprises sur deux ans dans leurs initiatives de recrutement et d’attraction de travailleurs expérimentés », explique l’organisation patronale.

« Comme le Québec connaîtra un creux historique de travailleurs en 2030, toutes les options doivent être sur la table. Robotisation, automatisation, recours à l’immigration, requalification… Il faut aussi encourager les personnes plus âgées à continuer à travailler. Le projet vise spécialement à augmenter le taux d’emploi des 60-69 ans au Québec, qui est plus faible qu’ailleurs au pays. »

Son étude note que le taux d’activité des 60-64 ans n’est que de 52 % au Québec, contre 57 % en Ontario. Il peut atteindre les 71 % au Japon et 74 % en Suède. « Pour rattraper le taux d’activité de l’Ontario pour cette tranche de la population, cela représentait potentiellement 77 000 travailleurs de plus en 2021 », lit-on dans le communiqué du CPQ.

L’Institut de la statistique du Québec en rajoute. Au Québec, parmi les trois groupes d’âge retenus dans son analyse, celui des 55 ans et plus est le seul qui a connu une croissance de sa population entre les quatrièmes trimestres de 2019 et de 2021, soit une hausse de 104 200 personnes. La population inactive dans ce groupe d’âge a augmenté de façon très similaire, soit de 106 500 personnes. « La province de Québec et les provinces de l’Atlantique sont les seules où la population en âge de travailler (15 ans et plus) a augmenté seulement chez les 55 ans et plus. »

En décembre dernier, le CPQ reprenait la projection de la CFFP selon laquelle l’économie du Québec aura à composer avec une création annuelle d’emplois fortement ralentie par la transition démographique après 2022. Il devrait résulter de cette diminution de la population active une décélération de la croissance économique, ce qui abaisserait le PIB du Québec de 63 milliards sous ce qu’il pourrait être en 2040, soit 6667 $ de moins par habitant, disait-elle. Le CPQ retenait alors les hypothèses de la CFFP qui prévoient que la croissance économique passera à un rythme annuel moyen de 1,4 % entre 2022 et 2041 en raison du vieillissement de la population, contre 1,9 % de 2010 à 2019.

Payant de travailler à la retraite

Cette offensive auprès de cette cohorte s’appuie sur un environnement fiscal favorable. La CFFP avait rendu publique au printemps 2021 une étude dans laquelle elle compare 28 profils différents de contribuables touchant un salaire en plus d’un revenu de retraite. Dans 23 des 28 cas analysés, ces travailleurs expérimentés conservaient plus de 60 % des nouveaux revenus de travail gagnés, a-t-on pu lire dans La Presse.

La Chaire est revenue sur le thème en juillet dernier avec l’analyse de huit profils. « Dans tous les cas, les taux de conservation du revenu de travail sont plus élevés que 50 %. Pour les plus bas revenus et lorsque les ajouts de revenus de travail sont de 15 000 $ et moins (équivalent de 20 heures de travail par semaine au salaire minimum), les taux de conservation varient entre 66 % et 73 % », a-t-elle conclu.

Lorsque comparés à la situation d’un ménage non retraité dont un conjoint décide d’aller chercher un revenu supplémentaire, pour un revenu de travail comparable au départ, « à l’exception des ménages à revenu élevé, les taux de conservation du revenu de travail sont toujours plus élevés pour les retraités […] Dans le cas des ménages à revenus élevés, c’est la récupération de la Pension de sécurité de vieillesse (PSV) qui explique ces taux plus bas que ceux des travailleurs ».

S’ajoute à l’incitation au travail des personnes plus âgées le report possible du début du versement de la PSV et de la rente du Régime de rentes du Québec, qui vient majorer considérablement les prestations repoussées dans le temps. Sans oublier « qu’il existe également des mesures financières pour les entreprises pour embaucher ou retenir des travailleurs d’expérience, dont le crédit d’impôt remboursable favorisant le maintien en emploi des travailleurs d’expérience, qui a été récemment bonifié », ajoute la CFFP.

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