Médias: Le journalisme sous le scalpel

Mario Cardinal a près de 50 ans d'expérience dans le journalisme. Et il ne semble pas très content. Enfin, si l'on se fie à cet ouvrage qu'il vient tout juste de publier chez Bayard Canada, au titre provocateur: Il ne faut pas toujours croire les journalistes.

Ce n'est pas un ouvrage savant ni un précis de déontologie. Comme le dit l'auteur en avant-propos, ce sont plutôt des «réflexions personnelles, quelques souvenirs [et] quelques cris que je voulais très forts». Ces cris sont omniprésents. Et, d'emblée, l'auteur place ses pions: les défis auxquels les journalistes font face aujourd'hui sont énormes, dit-il. La technologie permet d'obtenir l'information très facilement, mais l'information vit une sérieuse crise de crédibilité. Pourquoi? «Parce que les entreprises de presse n'informent plus, elles vendent une marchandise et des cotes d'écoute.» Et parce que les journalistes «n'ont pas toujours la compétence ou la passion, ou les deux, nécessaires dans ce métier pour donner au public cette information à laquelle il a le droit».

Le constat est dur. Mais il est plutôt bien documenté. Les lecteurs et lectrices du Devoir ont peut-être lu cette semaine dans nos pages un long extrait du volume, consacré à «l'affaire Normand Lester». L'extrait a piqué ma curiosité, et j'ai voulu lire le reste.

En une dizaine de chapitres thématiques Mario Cardinal survole les maux actuels de sa profession. Journaliste au Devoir dans les années 60, directeur de la rédaction du Soleil, journaliste à Radio-Canada dans les années 70 et directeur de l'information télévision, puis producteur et réalisateur dans les années 80, toujours à Radio-Canada, il a également occupé le poste d'ombudsman de la SRC de 1993 à 1997, un poste hautement stratégique où, lors du référendum de 1995, il a été inondé de plaintes concernant la couverture référendaire, plaintes provenant des deux côtés de la barricade.

Sur ce sujet, sa conclusion est formelle: aucune plainte n'était fondée, soutient-il.

Par contre, il a pu constater à quel point plusieurs journalistes canadiens-anglais ont étalé leurs préjugés fédéralistes. Il cite également des études montrant que si, dans l'ensemble des téléjournaux et radiojournaux, les services français de Radio-Canada ont accordé 52 % de leur temps d'antenne au camp du OUI, et 48 % au camp du NON, la proportion au secteur anglais fut de 62 % pour le NON et de 38 % pour le OUI. Pour le seul téléjournal de fin de soirée, Radio-Canada a favorisé le NON dans une proportion de 52 % (ce n'est pas loin du résultat final!), alors que CBC (The National) l'a favorisé dans une proportion de 71 %. Mario Cardinal s'indigne: dans son rapport sur la couverture référendaire, la CBC a fait valoir qu'une telle différence entre les deux réseaux s'expliquait par la caractéristique des auditoires. Donc, «la notion de consensus populaire devenait un critère de sélection des informations», constate-t-il, plutôt que l'équilibre ou la recherche des faits.

Mais ce n'est là qu'un des aspects de l'ouvrage. Car Mario Cardinal s'en prend particulièrement à la convergence, à l'envahissement des informations par le fait divers et à l'utilisation de l'information continue (RDI et LCN) par les politiciens et les agents sociaux pour réquisitionner les ondes afin de faire passer leur message. Le rôle du journaliste devrait être de «choisir, trier, hiérarchiser et éliminer» dit-il (reprenant les mots du chercheur Dominique Wolton), et non de se transformer en «simple chef d'aiguillage» qui donne le micro public à n'importe qui.

Mario Cardinal s'en prend également au sous-financement des réseaux de télévision publics (la voracité du secteur privé trouve de plus en plus une oreille attentive auprès des élus, fait-il valoir), et à «l'esprit carnassier» des journalistes politiques en campagne électorale, alors que «l'électorat est devenu un marché et le chef, marchandise», une marchandise vendue par des fabricants d'image omniprésents. L'information politique, ajoute-t-il, «s'est transformée en une savante orchestration à des fins de manipulation de l'opinion publique dont le journaliste devient le violon obligé».

Sur la convergence, il frappe fort. Ce n'est pas la convergence en soi qui cause problème, dit-il, c'est «la complaisance des journalistes» qui n'ont pas su réagir tout de suite devant l'envahissement au Journal de Montréal et à TVA des informations sur Star Académie.

Critiquant autant la couverture envahissante des productions de TVA dans la publications de Quebecor que les tentatives de Radio-Canada de faire la même chose, entre autres avec Les Bougon, alors que les réseaux font des nouvelles dans les bulletins d'information avec leurs séries de divertissement, Mario Cardinal qualifie le tout de véritable mépris pour la déontologie journalistique. «Il s'agit d'une manipulation de la notion même de nouvelle, d'une fraude envers le public et d'un affront à tous les journalistes dont la profession est ainsi, sans vergogne, associée aux relations publiques, même si leur déontologie leur interdit toute forme de publi-reportage.»

Déontologie. Le mot revient sans cesse dans son ouvrage. Chaque dérapage qu'il cite est analysé à la lumière des principes déontologiques qui devraient guider la profession. Les exemples de dérapages abondent, de la complaisance envers les «clones» de Raël aux faits divers hypermédiatisés. À cause des entreprises de presse elles-mêmes, «l'information est entrée dans la sphère marchande, écrit-il. L'évolution des médias depuis une dizaine d'années [...] a exercé sur les principes déontologiques des journalistes une telle pression qu'il y a lieu de se demander s'ils sont équipés pour y faire face», constate-t-il froidement.

Certains exemples avancés par Mario Cardinal feront sûrement grincer des dents. Mais ce sont des exemples recueillis par un homme qui revendique les plus hauts standards pour la profession journalistique. «L'heure de l'exigence éthique a sonné», conclut-il.

pcauchon@ledevoir.com

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