À Apple de sauver Android

Steve Jobs était un féroce capitaliste. Et pourtant, il comprenait bien l’importance des normes d’industrie. Pour lui, cela semblait aller de soi : la messagerie de l’iPhone devait à terme devenir un protocole ouvert accessible, tant par les produits d’Apple que ceux de ses concurrents, incluant Google. Aujourd’hui, tout le monde le souhaite. Sauf quelques irréductibles à la tête d’Apple.

En 2022, même chez Google on en convient : tout le monde serait mieux servi si la messagerie de l’iPhone devenait un service par défaut des appareils Android également. Cette messagerie prend présentement deux formes. Il y a l’application texte Messages (anciennement iMessage) où les bulles bleues et les bulles vertes indiquent quand on interagit avec un autre iPhone ou un téléphone Android. Puis, il y a l’application d’appels vidéo FaceTime, réservée exclusivement aux appareils de la Pomme.

Or, si deux ans et demi de pandémie ont bien prouvé une chose, c’est que ces deux services sont en réalité une seule et même chose : un moyen simple, et ô combien polyvalent, de dialoguer à distance entre deux personnes ou plus. Et ironiquement, ça rejoint ce que Steve Jobs proposait en 2010.

Mais Jobs allait plus loin : il fallait, selon lui, faire de ces outils de communication des protocoles ouverts, au même titre que le protocole Bluetooth, les ports USB ou les fichiers de format PDF sont aujourd’hui des technologies à peu près universelles.

Ça ne s’est jamais produit.

Google abdique

 

De son côté, Google a bien promis d’inclure des normes évoluées dans les applications de messagerie d’Android pour offrir le même niveau de sécurité et de convivialité que l’iPhone. Ces normes ont un nom. Un acronyme, en fait : RCS, pour « Rich Communication Services ». Cela permet entre autres d’inclure à travers ses textos des photos et des vidéos de haute qualité.

Or, les efforts de Google se sont un peu faits en vain. En tout cas, le géant californien qui produit le système Android a lancé la serviette il y a quelques jours. Sur le site officiel d’Android (android.com), on trouve désormais ce message :

« C’est le temps pour Apple de réparer les textos. Ce n’est pas à propos de la couleur des bulles. Ce sont les images floues, l’impossibilité de texter sur les réseaux wifi, et plus. Tout ceci existe parce qu’Apple refuse d’adopter des normes modernes pour que les propriétaires d’iPhone et de téléphones Android puissent texter également entre eux. »

Un fin renard des technologies irait plus loin que ça. Apple n’a pas à « réparer les textos ». Il peut carrément « réparer Android » en produisant une version pour ce système mobile de son propre service de messagerie, incluant FaceTime.

Car on va se le dire, Google Duo, le service d’appels vidéo rival à FaceTime sur Android, ne décolle tout simplement pas. Skype, Teams, Zoom et les autres n’ont toujours pas le même magnétisme que l’application d’Apple auprès de ses clients.

Quant à la messagerie, c’est l’ensemble du service SMS sur Android qui est brisé. Chaque fabricant propose sa propre application, mais le Play Store de Google en compte des centaines de plus encore. Certaines sont légitimes, d’autres beaucoup moins. Ce foisonnement d’applications à peu près identiques est un fléau sur Android qui facilite l’émergence d’applications trompeuses, malicieuses ou carrément frauduleuses.

Apple a une occasion en or d’imposer sa messagerie, qui a le mérite d’être chiffrée de bout en bout, et donc inviolable par une tierce partie. Seule l’application WhatsApp propose en ce moment quelque chose de similaire. Google a d’ailleurs déjà tenté d’acheter ce service, en vain là encore.

L’exemple canadien

Anecdote toute canadienne, ici : bien avant l’iPhone, les téléphones BlackBerry de l’entreprise canadienne Research in Motion (rebaptisée depuis BlackBerry, tout court) proposaient une messagerie entièrement chiffrée qui était bien en avant de son temps. À tel point que le président des États-Unis était invité à l’utiliser pour ses communications.

La messagerie BlackBerry — le fameux BBM — était en avance sur celle de ses rivaux. Un peu comme ses téléphones l’étaient quelque part en 2004, sans doute.

Mais l’entreprise de Waterloo n’a pas su, elle non plus, élargir son service au-delà de sa propre plateforme matérielle, et BBM est enterrée aujourd’hui pas très loin des derniers téléphones intelligents de la marque, même si une version pour Android en a été déclinée il y a quelques années.

La fin de l’iPhone ?

Évidemment, il faudrait être fou (ou extrêmement visionnaire, ou les deux) pour prédire que l’iPhone va subir le même sort que le BlackBerry dans un horizon prévisible. Mais Apple est peut-être à un moment crucial ces jours-ci pour s’imposer encore un peu plus dans la mobilité en élargissant la portée de sa messagerie au-delà de la part de marché actuelle de son téléphone, qui est d’environ 30 % à l’échelle mondiale.

Apple Music, Apple TV et d’autres de ses services sont déjà présents sur Android. Personne n’aurait déchiré sa chemise pour que ces applications-là deviennent universelles… Mais même des utilisateurs parmi les plus indécrottables du système Android réclament ces jours-ci leur propre accès à iMessage et à FaceTime.

Outre Google, les créateurs du service AirMessage, une application toute simple qui fait le pont entre iMessage et les téléphones Android, demandent eux aussi à Apple d’agir. Ils invitent d’ailleurs quiconque ça intéresse à envoyer un message pré-écrit à Tim Cook, son p.-d.g. Sur Twitter, cela prend la forme d’un tweet tout simple :

« Dites à @Apple de libérer iMessage #FreeiMessage ».

Douze ans après le souhait formulé par Steve Jobs, il est plus que temps qu’Apple l’exauce. Il est temps qu’Apple répare Android.

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