«Personne ne va mourir», vraiment?

C’est l’histoire qui s’est cramponnée à la une tout l’été, au grand dam — on l’imagine — de François Legault, qui espérait sans doute pouvoir compter sur une dernière ligne droite sans tache avant la campagne électorale.

Depuis le début du mois de juillet, les émissions d’arsenic de la fonderie Horne de Rouyn-Noranda font les manchettes, une saga ayant culminé cette semaine — grâce à la persistance des citoyens mobilisés et au travail des journalistes qui ont creusé l’affaire — par une annonce jugée largement insuffisante.

L’usine de Glencore devra limiter ses émissions d’arsenic à 15 nanogrammes par mètre cube (ng/m3) d’air d’ici cinq ans, a tranché la CAQ. Tout cela malgré les recommandations de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), qui fixe plutôt à 3 ng/m3 l’objectif souhaitable, et suggère des concentrations maximums journalières pour les émissions d’arsenic, de plomb et de cadmium.

La population de Rouyn-Noranda devra donc se contenter d’une demi-mesure. À l’été 2027.

L’indulgence grossière dont on fait preuve à l’égard des pratiques destructrices de Glencore n’a échappé à personne. Tout comme l’aberration que représente l’existence même d’un « droit de polluer », consenti par le ministère de l’Environnement à 89 entreprises réparties sur le territoire du Québec. Une licence de nuire à la santé de la population au nom du profit privé, distribuée par l’État au mépris de ses propres normes environnementales.

Une pointe d’ironie, tout de même, d’avoir regardé le gouvernement Legault se traîner les pieds tout l’été dans ce dossier pendant que le premier ministre vantait sur les réseaux sociaux le roman Morel, de Maxime Raymond Bock, qui retrace la trajectoire de générations d’ouvriers du Faubourg à m’lasse qui se sont rompu le corps sur les grands chantiers érigés sur les lieux qui les avaient vus naître.

Il est vrai qu’il s’agit d’un roman remarquable, qui ne verse ni dans l’exaltation de la figure du brave ouvrier canadien-français ni dans l’esthétisation condescendante de la pauvreté. C’est d’ailleurs ce qui fait sa force : en évitant ces pièges, Maxime Raymond Bock réussit à restituer la profondeur de l’injustice et de l’exploitation ; il désigne sans équivoque les forces qui les produisent. On se demande ce qu’en a retenu le premier ministre, sinon que le livre était « très bien écrit ».

Vous excuserez l’aparté, simplement, je suis fascinée lorsque le premier ministre — un vrai lecteur, à n’en point douter — louange publiquement des œuvres sans comprendre que la charge politique qu’ils contiennent le vise directement, lui et les membres de sa caste.

Mercredi, le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, a bien illustré tout cela en lançant à la presse que « personne ne va mourir » des émissions polluantes générées par les entreprises autorisées à déroger aux normes en vigueur. Il faut leur laisser le temps de s’adapter, à ces pauvres entreprises ; elles font ce qu’elles peuvent. C’est bien connu : la bonne foi et le bien commun sont des valeurs cardinales dans la vie d’une corporation.

« Personne ne va mourir », dit donc le ministre. Et pourtant, la science dit autre chose.

Une étude parue en juin dans The Lancet évalue que la pollution de l’air est responsable de 6,5 millions de décès par année à l’échelle mondiale, et que ce nombre tend à s’accroître au fil du temps. L’étude démontre aussi que le nombre de morts causées par le rejet de substances toxiques, dans l’air comme ailleurs, avait augmenté de 66 % au cours des deux dernières décennies — notamment en raison de l’absence de réglementations adéquates, tant à l’échelle nationale qu’internationale. Pour illustrer l’ampleur de la chose, on soulignait que la pollution de l’air contribue davantage à réduire l’espérance de vie des populations humaines que les accidents de la route, le VIH-sida, la malaria et les conflits armés, combinés.

Sans surprise, 90 % des décès liés à la pollution de l’air se concentrent dans les pays du Sud globalement et, dans les pays du Nord, ce sont les populations pauvres, autochtones et racisées qui souffrent le plus des émissions toxiques.

Reste qu’il ne faut pas sous-estimer l’impact de la qualité de l’air sur la santé des gens, même dans des pays où le niveau de pollution de l’air est faible. Une autre étude s’est penchée récemment sur l’impact de la pollution de l’air dans un pays dont l’air est relativement peu pollué : le Canada. On y estime que près de 8000 Canadiens meurent prématurément chaque année en raison de la pollution de l’air, y compris dans des régions où la qualité de l’air est la meilleure.

Dans sa plus récente chronique PollutionWatch, publiée dans les pages du Guardian, l’expert Gary Fuller soulignait par ailleurs que la littérature scientifique s’accorde de plus en plus pour dire qu’il n’y aurait en réalité pas de réel seuil de pollution de l’air qui puisse être dit « sécuritaire ». Bref, elle est toujours néfaste.

Malgré tout, voilà qu’on nous demande d’accepter des demi-mesures et des solutions qui misent sur la « patience » de la population, tout en refusant de préparer l’avenir. Dans le cas de la Fonderie Horne, tout comme dans celui des 89 autres entreprises délinquantes autorisées, il faut souhaiter qu’une solution ferme et définitive soit adoptée rapidement.

On peut souhaiter aussi que le mépris et la négligence qui teintent le traitement politique de cette affaire restent gravés longtemps dans les esprits.

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