La faute à l’inflation

Prenons un exemple fictif tout simple : une miche de pain. On sait que, durant la pandémie, les chaînes d’approvisionnement ont été perturbées et que le coût du transport des biens a augmenté. On sait aussi que le conflit en Ukraine a touché le prix de l’essence et du blé. On s’attend donc à ce que ces différentes réalités économiques aient un impact sur le prix d’une miche de pain. Ce sont là diverses causes déjà bien connues de l’inflation que l’on connaît actuellement.

Dans ce contexte, il peut être aussi tentant, pour un épicier, d’augmenter encore un peu plus le prix de la miche de pain, pour ajouter à ses profits. Il se dit alors que, puisque les consommateurs s’attendent à une hausse des prix, ses profits supplémentaires risquent fortement de passer inaperçus. C’est la faute à l’inflation, dira-t-on. Cette inflation qui a le dos si large…

Cette tentation de notre épicier fictif illustre un phénomène bien réel, et de mieux en mieux expliqué par différentes études depuis le début de l’année. Au printemps dernier, une première analyse du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) a même calculé que jusqu’à un quart de l’inflation actuelle pourrait être attribuable à la hausse des profits des entreprises. Et un autre rapport, du groupe Canadiens pour une fiscalité équitable, a aussi détaillé le rôle que jouent les profits des entreprises dans la hausse des prix pour les consommateurs.

Disons-le simplement : s’il est vrai que les dépenses de plusieurs compagnies ont augmenté depuis le début de la pandémie, ces dernières ont plus que compensé cette situation en s’assurant que leurs revenus augmentent encore plus. Et si j’ai pris un exemple alimentaire pour illustrer ce phénomène, ce n’est pas par hasard. Le géant canadien Loblaw (propriétaire notamment des Maxi, Provigo et Pharmaprix) a augmenté ses profits de 40 % au premier trimestre de 2022 par rapport à pareille date l’an dernier. Si une bonne partie de cette hausse provient des pharmacies du conglomérat, son secteur alimentaire est aussi de plus en plus profitable. Alors que bien des familles ordinaires peinent à payer leur facture d’épicerie, on comprend que cette compagnie en particulier ait fait l’objet de plusieurs critiques publiques dans les derniers mois.

Ces profits additionnels des grandes compagnies canadiennes sont-ils redistribués à leurs travailleurs ? Une deuxième étude du CCPA publiée en juin démontre que non. L’économiste David Macdonald a comparé la reprise économique actuelle à celles qui ont suivi les périodes de récession des 50 dernières années. Ses tableaux montrent que, si, par le passé, les travailleurs ont bénéficié de hausses salariales importantes lors de reprises, les bénéfices de la « réouverture » postpandémique ont surtout gonflé les profits des entreprises. Les salaires des p.-d.g. des grandes compagnies canadiennes, par ailleurs, ont augmenté de 23 % en 2021.

Pendant ce temps, les travailleurs ordinaires encaissent le choc. Certes, dans certains milieux particulièrement affectés par la pénurie de main-d’oeuvre, les salaires tendent à augmenter et les conditions de travail générales peuvent s’améliorer depuis quelque temps. Toutefois, ces hausses varient beaucoup selon le secteur d’activité, entre le privé et le public, selon la syndicalisation ou non du secteur d’emploi et selon le statut plus ou moins précaire des travailleurs. Et de manière générale, la croissance de la marge de profits des entreprises reste bien supérieure à celle des salaires des employés.

Pourtant, bien des personnalités du milieu des affaires tentent de mettre le public en garde contre une hausse générale des salaires. On nous dit qu’améliorer la rémunération des travailleurs pourrait amplifier le phénomène de l’inflation et mener bien des employeurs à faire faillite. Cet argumentaire est faible. Non seulement les compagnies canadiennes engrangent en moyenne des profits records, mais la part des bénéfices de la reprise économique profitant aux travailleurs a atteint un creux historique.

Pour décourager la pression populaire et politique sur la hausse des salaires, les regroupements qui défendent les intérêts des entreprises tentent de faire valoir l’exemple de PME qui ont particulièrement souffert de la pandémie, dans des secteurs comme le tourisme ou la restauration. Cette stratégie de communication a bien sûr pour effet de cacher la réalité financière de grandes entreprises comme Loblaw. Bref, on cherche à cacher la règle en insistant sur des exceptions.

Dans ce contexte, une autre étude encore, publiée par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) la semaine dernière, répond à cette campagne de méfiance envers la hausse des salaires et cherche à démontrer pourquoi il serait important, pour une reprise équitable, de faire un pas de plus dans cette direction. Les auteurs de l’étude suggèrent aussi des mesures pour limiter la capacité de certaines entreprises d’augmenter leurs prix à l’abri de la concurrence.

Dans tout le discours sur les causes et les solutions possibles à l’inflation actuelle, il semble que la croissance de la marge de profits des entreprises soit l’élément dont on discute le moins. La question est inquiétante, car on a affaire à une reprise économique qui, selon un ensemble d’indicateurs, profite pour l’instant surtout aux mieux nantis et laisse les gens ordinaires derrière. Et elle est prévisible, car en cette deuxième décennie du XXIe siècle, la croissance effrénée des inégalités est devenue en quelque sorte une non-nouvelle. Cela ne devrait pas nous empêcher de continuer à creuser le problème et de proposer des solutions tangibles.

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