Salman Rushdie, toujours actuel

Vendredi en début de soirée à Chappaqua (État de New York), on a failli assister à la réalisation, un tiers de siècle plus tard, de la fatwa de l’ayatollah Khomeiny, chef de la révolution islamique iranienne, lancée contre l’écrivain indo-britannico-américain en février 1989, pour « blasphème contre l’islam ».

Au prix d’une clandestinité imposée pendant dix ans, de déménagements et de changements de nationalité, d’une vie passée entre les gardes du corps et la peur jamais oubliée de l’attentat possible, l’auteur des Versets sataniques n’a jamais renié ses très fortes convictions en faveur d’une liberté d’expression sans réserve.

L’attaque au couteau, par un jeune Américain d’origine chiite libanaise influencé par le Hezbollah et la République islamique d’Iran, était-elle une « commande » ? On sait que l’ordre d’assassiner Salman Rushdie au nom du respect de l’islam n’a jamais été formellement révoqué au pays des ayatollahs…

Pour autant, rien n’est moins sûr, car dans le contexte actuel, Téhéran aurait plutôt intérêt à ménager ses rapports avec l’Occident, alors qu’on essaie toujours, malgré un piétinement de plusieurs mois à Vienne, de ranimer in extremis l’accord sur le nucléaire iranien.

L’hypothèse reste recevable : une faction radicale à Téhéran, sans l’aval du président ou du guide suprême, pourrait avoir fomenté une telle action. Théoriquement possible.

Mais au-delà de la responsabilité ou non d’un État ou d’une faction étatique, la question est secondaire. Parce que, en 2022 — l’enquête éclaircira sans doute ce point —, les motivations qui entraînent le passage à l’acte « islamo-terroriste » ne nécessitent pas, ne nécessitent plus, une grande organisation derrière.

À savoir : une chaîne de commandement et une logistique telles qu’on les avait vues dans les attentats d’envergure qui ont précédé le 11 septembre 2001, et surtout dans ceux des 10-15 années qui ont suivi (France, Espagne, Indonésie, Maroc, etc.).

Depuis dix ans en Europe, on se retrouverait plutôt, comme l’a théorisé le spécialiste arabisant Gilles Kepel — connu pour ses enquêtes de terrain au Levant comme dans les « banlieues » françaises — dans ce qu’il appelle le « djihadisme d’atmosphère ».

Un djihadisme idéologiquement influent, cohérent, qui inspire les actes de « loups solitaires »… qui bien que solitaires, s’inscrivent bien dans ce courant et s’en réclament.

On y retrouve une critique radicale de l’Occident, de son impérialisme, de ses crimes coloniaux, et une action à l’intérieur des sociétés : antiracisme, communautarisme, blâmes répétés contre la laïcité et l’« islamophobie », entrisme, lutte pour l’expansion de l’islam, pour sa visibilité dans la sphère publique, etc.

Avec un continuum qui va de l’activisme pacifique au terrorisme… que d’autres appelleront plutôt « rupture ».

 

Après l’historique fatwa de Khomeiny, Rushdie est devenu un double symbole. Celui de la lutte pour la liberté d’expression, et celui de la dénonciation de l’islam radical et politique. Ces deux causes sont distinctes, mais liées.

Même s’il a reçu des appuis à sa personne devant les menaces proférées contre lui en 1989 — année riche en événements historiques : libération de l’Europe de l’Est, écrasement du printemps de Pékin, mort de l’ayatollah Khomeiny (quatre mois après sa fatwa), annonce du retrait soviétique d’Afghanistan —, ces appuis étaient tempérés par l’autre aspect de son combat, qui inspirait des réserves, par exemple lorsqu’il déclarait : « Il faut arrêter l’aveuglement stupide face au djihadisme qui consiste à dire que cela n’a rien à voir avec l’islam » (L’Obs, 8 juin 2017).

Laïc convaincu, Salman Rushdie s’est toujours opposé aux protections spécifiques pour les religions dans les législations sur la liberté d’expression, publiant par exemple — dix ans avant les attentats contre Charlie Hebdo — un recueil intitulé La libre expression n’est pas une offense. Il s’est opposé au projet du gouvernement britannique introduisant en droit le « crime de haine raciale et religieuse », finalement adopté avec un amendement.

L’attentat contre Salman Rushdie, perpétré à quelques centaines de kilomètres de chez nous, est un avertissement sur la dimension toujours actuelle — et universelle — des combats de cet écrivain certes anglo-saxon, mais plutôt… « français républicain » dans son approche de ces questions cruciales.

François Brousseau est analyste d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

À voir en vidéo