Au cinéma québécois, les soirs d’été

Je me suis enfilé plusieurs films québécois à l’affiche estivale. Ils me semblaient plus nombreux que d’habitude à gagner les grands écrans par temps chaud. Stéphanie Nolin, de Cinéac, m’assure que non. Même proportion ! Mario Fortin, patron du Beaubien et de deux salles du centre-ville, croit que la qualité de plusieurs d’entre eux, assortie de lancements événementiels, donne l’impression d’une multitude. Ces oeuvres se font de l’ombre les unes aux autres, à mon avis. En renvoyer deux ou trois à la grille automnale les aurait aidées à mieux respirer.

Des problèmes de riches. Le cinéma québécois tire son épingle du jeu, même si le grand écran a connu de meilleurs jours avant la pandémie. Confessions, de Luc Picard, à l’affiche depuis le 20 juillet, a dépassé le million de dollars en recettes au guichet. Sa réalisation solide et le jeu remarquable de Picard dans la peau du tueur à gages l’ont propulsé en tête des succès québécois de 2022. Pourtant, la partie n’était pas gagnée pour ce biofilm d’un assassin timide et ennuyeux. Les voies du triomphe sont impénétrables.

Mario Fortin l’assure toutefois : pour qu’un film devienne millionnaire, il doit séduire davantage hors des grands centres qu’en zone urbaine. Or, en région, Confessions cartonne. Comme Arlette de Mariloup Wolfe, qui pourrait maintenir sa cadence. Cette comédie populaire s’est offert un bon démarrage. Plus de 118 000 $ en sa première fin de semaine. Arlette possède ses défauts et ses clichés, mais il a défrayé la chronique après une bataille autour de sa tête d’affiche. Précieuse réclame !

L’un dans l’autre, on trouve plus de diversité qu’avant dans les thèmes et les factures de nos films. La traditionnelle quête de racines laisse place à des champs exploratoires divers. Aux tonalités sombres succède l’étendue de la gamme chromatique et plus d’audaces formelles. Cet été, ça se vérifie de plein fouet. Les cinéastes cassent les vieux moules.

À la mi-juin, Arsenault & fils,de Rafaël Ouellet, avait bien lancé la saison avec les aventures de son clan ratoureux aux louches histoires de chasse. Puis, la noire comédie de retrouvailles Lignes de fuite,de Catherine Chabot et Myriam Bouchard, s’est démarquée. Ses répliques cinglantes et de bons jeux d’acteur auraient pu lui attirer plus d’audience, remarquez. Mais, comme le précise Mario Fortin, ce film s’adresse à une tranche d’âge, les trentenaires, moins présents au cinéma que leurs aînés.

Depuis vendredi, en salle, Louis Godbout pose sa comédie Les tricheurs dans un terrain de golf, avec des personnages colorés et des péripéties rigolotes. Un été comme ça,de Denis Côté, tout en poésie et en acuité sociale, attirera dès le 19 août une clientèle déjà familière de sa griffe. Avec leurs atouts et leurs faiblesses, les films québécois de l’été visent des audiences différentes, sans mettre en général leurs oeufs dans les paniers habituels de la comédie facile ou du drame trop lourdingue.

Encore fallait-il attirer en salle un public de vacanciers abonnés aux joies du lac. Par ailleurs, si les confinements sont finis, leurs effets perdurent. La septième vague de la COVID a refroidi certains cinéphiles une bonne partie de l’été. En juillet, au Quartier latin de Cineplex, les salles étaient souvent peuplées de têtes blanches clairsemées. Difficile, tout au long de l’année, d’attirer une jeune relève de spectateurs hors des productions américaines qui créent la transe. Les clivages générationnels chevauchent les saisons.

Reste que Mario Fortin voit ses habitués plus âgés revenir en force depuis deux semaines au Beaubien et au cinéma du Musée. « En juillet, on blâmait la météo, trop belle, évoque-t-il. Quand la septième vague s’est un peu calmée et durant la canicule, notre clientèle est revenue au cinéma, plus souvent masquée qu’avant, protégée, mais de retour. À moins de nouveaux confinements, à la fin de l’année, on devrait retrouver les recettes prépandémiques dans les salles un peu partout sur la planète. »

La part du film québécois, accrue en 2021, pourrait rester haute chez nous, à son avis. « On se partage la tarte. Notre septième art attire davantage le public quand les autres cinématographies sont plus faibles, telles les productions françaises de l’année. En dehors du triomphe de Top Gun: Maverick, les films américains, tournés durant la crise sanitaire, se trouvent fragilisés aussi. »

L’édifice du cinéma québécois est encore instable, menacé par la mutation des audiences sur les plateformes et les soubresauts covidiens, mais plutôt ragaillardi. Il s’ouvre, il prend des risques. Davantage qu’on ne l’espérait après les années de crise. Une frilosité, un repli vers les recettes éprouvées, était à craindre, mais la créativité a pris le dessus. Comme quoi, du creuset de l’épreuve surgit parfois l’inspiration.

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