La revanche des peintres maudits

Si Van Gogh sortait de sa tombe, il en aurait long à dire sur l’aveuglement du milieu artistique européen du XIXe siècle qui dédaigna ses oeuvres et écarta sa main. Être un génie défricheur n’a jamais constitué un gage de succès. En témoignent ces géants créateurs au long de l’histoire morts dans l’indigence, sans imaginer les triomphes posthumes. D’où leur noire légende de peintres maudits. Un jour, leurs tableaux se vendront à prix d’or. Eux meurent obscurs.

Tant de cas de figure se bousculent sur les sentiers d’artistes. Picasso a vu son génie reconnu de bonne heure. À l’opposé, des étoiles filantes célébrées un moment s’éteignent aussi vite. Certains peintres connurent l’échec total, leurs croûtes sous le bras ou après de mauvais coups du sort. Du plâtre se gâche. Il arrive aussi que des artistes iconiques nous semblent surévalués. Andy Warhol fut avant tout le miroir de son temps, comme en Banksy s’affiche celui du nôtre. Chose certaine : ici comme ailleurs, percer est difficile, méritoire et appelé de tous ses voeux. La majorité des artistes canadiens gagnent moins de 30 000 $ par année. Ils peinent à survivre.

Le marché de l’art, c’est un peu comme le cours de la Bourse. Beaucoup de hasards, de perceptions volatiles, d’intuitions fulgurantes, d’accidents de parcours, de moments opportuns s’associent pour faire reluire ou ternir le nom d’un plasticien. L’alignement des étoiles s’en mêle. Le talent n’est pas tout. Sans la poussée de galeristes en vue et de critiques reconnus, sans une oeuvre insérée dans les courants de l’heure (ou les affrontant), un Matisse, un Borduas en herbe peut rester dans l’ombre, par-delà ses mérites.

Le problème du droit de suite

 

Peu d’élus accèdent à la reconnaissance publique. Quant aux talents émergents, ils ont déjà connu des jours noirs. Assez pour rager lorsque des oeuvres de leur passé prennent enfin de la valeur. En effet, la machine entière s’enrichit à part eux. Le marteau du commissaire-priseur tombe. Adjugé ! Une fortune ! L’auteur de ce joyau sort des enchères piteux et pouilleux. Hep ! c’est sa signature écrite en bas de la toile, pas celle des autres. En 1899, Paul Cézanne s’irritait à 60 ans de voir ses tableaux, bazardés jadis par lui pour une bouchée de pain, faire les choux gras de sa galerie et non les siens des décennies plus tard, à l’heure où sa cote montait. Encore aujourd’hui, le problème du droit de suite se pose. Sous nos latitudes, du moins.

Cet été, l’idée d’une redevance (une cote de 5 %) versée aux artistes canadiens lors de la revente de leurs oeuvres à l’encan ou dans une galerie a fait son chemin. Le ministère du Patrimoine propose cette réforme à la Loi sur le droit d’auteur. De quoi aider un créateur, plasticien, photographe ou sa succession à se maintenir à flot en ces temps durs. Près d’une centaine de pays ont déjà entériné des droits de ce genre. En Europe surtout, et en France depuis un siècle. Fini le temps où Cézanne voyait un de ses paysages sublimes changer de mains sans toucher sa quote-part. Chez lui, les règles ont évolué devant sa montagne au fil du temps. Ici, ça s’en vient. Enfin !

Au Canada, on attend si longtemps avant de réinventer ses lois culturelles, qu’elles ont le temps de paraître déjà rouillées. Le Québec prend son temps aussi. Mais alors que la ministre de la Culture Nathalie Roy a lancé une nouvelle Loi sur le statut de l’artiste, à la tête du ministère fédéral du Patrimoine, Pablo Rodriguez modifiera donc celle du droit d’auteur. Des artistes autochtones en profiteront largement. Leurs oeuvres ont pris souvent beaucoup de valeur. Ils n’auront pas volé cette petite manne.

Loi Riopelle

 

Cette réforme fédérale se voit surnommée par certains Loi Riopelle à juste titre. Le peintre de L’Isle-aux-Grues, dont on célèbre le centenaire, est l’artiste canadien le plus prestigieux et le plus haut coté sur le marché de l’art international, qui ne lui a jamais été aussi favorable que vingt ans après sa mort. Or, si aujourd’hui, certaines de ses oeuvres se vendent à plusieurs millions, le pactole passe au-dessus de la tête de sa fondation sans daigner l’effleurer. Ce rôle de champion des artistes n’aurait pas déplu à Jean Paul Riopelle, qui a galéré comme les autres avant de s’imposer.

Certains trouvent l’État trop bon d’aider les « pousseux » de crayons, de pinceaux, de burins à mieux vivre en temps de crise. Des préjugés sur les modes de vie de la bohème artistique subsistent dans le public, à tort ou à raison. On leur répond que les meilleures oeuvres des plasticiens créent des enchantements sans prix. Ont-elles jamais fini d’appartenir à leurs créateurs, ces oeuvres-là ? Ceux qui offrent de la beauté et du sens à un monde abîmé valent bien une cote à la revente, si légitime qu’on se demande pourquoi elle aura au pays tant tardé à s’implanter.

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