Les mythes et réalités de la loi 21

Pendant qu’on débat pour la millionième fois sur le port du hidjab au Québec — cette semaine à cause de réactions à une publicité de HEC Montréal —, une nouvelle étude sur la Loi sur la laïcité de l’État vient d’être publiée.

Produite par l’Association des études canadiennes, en collaboration avec SurveyMonkey et la firme de sondage Léger, cette étude a été menée auprès de 1828 adultes québécois, dont 632 musulmans, 165 juifs et 54 sikhs. Léger a utilisé les données de Statistique Canada pour que l’échantillon sondé soit représentatif de la population étudiée.

L’étude confirme que la majorité de la population (63,7 %) appuie la « loi 21 ». Ce chiffre tombe à 60 % si on inclut l’option « je ne sais pas », et à 57 % si l’on spécifie « telle qu’elle s’applique aux enseignants ».

Mais l’étude innove en comparant les arguments souvent entendus pour défendre la Loi sur la laïcité de l’État avec les données amassées. L’effet de contraste est saisissant.

D’abord, on avance souvent que la « loi 21 » est « neutre » — c’est-à-dire qu’elle ne vise aucune religion en particulier — et que ses appuis ne sont pas liés à une animosité particulière envers une religion ou une autre. Or, l’étude calcule que 75 % des partisans convaincus du texte législatif ont une opinion négative de l’islam ; 66 % du sikhisme ; 49 % du judaïsme ; 36,5 % du christianisme.

Il se dégage donc ici, selon la chercheuse principale de l’étude, Miriam Taylor, une « hiérarchie de négativité » envers les religions particulièrement marquée.

Parallèlement, la proportion des opposants convaincus à la Loi sur la laïcité de l’État qui ont une opinion négative de ces quatre mêmes religions oscille entre 18 % et 20 %, sans conviction que certaines valent mieux que d’autres.

Ensuite, on dit souvent que les appuis à « loi 21 » sont motivés par une méfiance particulière envers la religion en général ; l’étude a par conséquent voulu mesurer si les personnes elles-mêmes peu religieuses étaient plus nombreuses à soutenir cette législation. Or, on n’a trouvé aucun lien majeur entre la religiosité des répondants et leur appui ou opposition à la loi. Même qu’au contraire, les Québécois qui s’identifient comme catholiques seraient « légèrement plus favorables » à la loi que ceux qui se disent athées.

Fossé hommes-femmes

 

Par ailleurs, on entend souvent que la Loi sur la laïcité de l’État québécois est profondément féministe, et que c’est au nom de l’égalité hommes-femmes qu’elle a été mise en avant. L’enquête s’est donc intéressée à l’écart dans les appuis à la loi selon le genre.

On a calculé que 68,5 % des hommes et 59 % des femmes au Québec appuieraient la loi, un écart de près de 10 points de pourcentage. Chez les plus jeunes, l’écart est encore plus marqué : 51,7 % des hommes de 18 à 24 ans appuient la loi, alors que seulement 31,5 % de leurs consoeurs font de même. Seules les femmes de 75 ans et plus sont plus favorables à la loi que les hommes de leur groupe d’âge.

L’étude avance également que les femmes québécoises sont plus nombreuses à trouver que « la loi est discriminatoire envers les femmes », que les femmes sont « plus touchées » par cette mesure législative, et que la loi « divise les Québécois ». Les femmes seraient aussi moins nombreuses à trouver que les Québécois qui s’opposent à la Loi sur la laïcité de l’État sont « déloyaux » et à souhaiter qu’une personne qui ne s’y conforme pas perde son emploi.

Existe-t-il une seule autre politique publique dite « féministe » moins appuyée par les femmes que par les hommes ? Ou serait-ce que, dans ce cas-ci, les femmes savent moins bien discerner que les hommes ce qui est bon pour elles ?

Vivre-ensemble

 

De plus, on répète souvent que la « loi 21 » exprime une volonté collective, et donc que les tribunaux ne devraient pas se « mêler » des décisions de l’Assemblée nationale sur la question.

Pourtant, 64,5 % des Québécois sondés croient qu’il serait important « que la Cour suprême émette un avis sur la question de savoir si la loi 21 est discriminatoire », et seuls 46,7 % des répondants continueraient à l’appuyer si les tribunaux « confirment » qu’elle « viole les chartes des droits et libertés ». On parlerait donc ici d’une chute de 18 points de pourcentage dans les appuis en cas d’une décision négative des tribunaux sur la question.

Finalement, la Loi sur la laïcité de l’État est souvent présentée comme un outil favorisant l’harmonie sociale et le vivre-ensemble.

Or, en sondant spécifiquement les Québécois musulmans, juifs et sikhs, l’étude a trouvé qu’une majorité dans les trois groupes rapporte « un déclin dans leur sentiment d’acceptation en tant que membres à part entière de la société québécoise » depuis l’adoption du texte législatif. Quelque 64 % des femmes musulmanes, 67 % des hommes sikhs et 87,5 % des femmes sikhs qui ont participé à l’étude ont dit avoir senti leur capacité à participer à la vie sociale et politique du Québec se détériorer depuis 2019. Et 67 % des femmes musulmanes, 50 % des hommes juifs et 67 % hommes sikhs ont aussi déclaré avoir été exposés à des incidents et à des crimes haineux.

Cette portion de l’étude inclut d’ailleurs des témoignages qui donnent froid dans le dos. Bien qu’il s’agisse de la plus vaste enquête sur cette question conduite auprès des minorités religieuses québécoises depuis l’adoption de la loi, l’échantillon total reste modeste.

Espérons que d’autres recherches encore plus ambitieuses seront mises en avant pour faire la lumière sur ces enjeux cruciaux.

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